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ELIZERMAN, photographe au féminin

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[imgleft]Elizerman, photographe aquitain au féminin, recherche autant la rusticité de nos campagnes que la modernité de nos mégapoles. Que ce soit un arbre solitaire dressé sur un causse battu par les vents, le portrait d’un vigneron aux rondeurs et rides saisissantes d’humanité ou encore l’univers interlope des nuits berlinoises ou new-yorkaises, cet artiste nous montre, sans artifice, la beauté cachée des choses et des êtres. Son travail allie rigueur et fantaisie, recherche esthétique et spontanéité. L’instant prend une dimension intemporelle, universelle. L’indicible qu’elle nous donne à voir est sans fard ni apprêt. Son coté sombre voire ténébreux, ses clairs-obscurs à la manière d’un Caravage, mettent en lumière dans les paysages, portraits et nus qu’elle nous propose, aussi bien la violence immédiate de nos mégapoles que la sérénité de toute éternité d’une scène champêtre. Artiste expressionniste, Elizerman témoigne de son époque avec une rare acuité. La solitude, la rudesse des éléments, la force et la puissance de la nature et des hommes, l’exubérance des mégapoles s’y expriment dans une approche terriblement romantique. Elle nous montre ce que nos yeux aveugles ignorent.

LE DEMOSHISME

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Jacques avait élu domicile sur un terrain vague en périphérie d’une grande ville. Il y avait construit avec des matériaux de récupération une petite cabane, rustique mais malgré tout confortable ! Le mobilier y était des plus sommaires ; un vieux matelas, un fauteuil bancal, une chaise. Une caisse en bois lui servait de table et un réchaud à alcool de cuisinière. La bibliothèque qu’il s’était constituée patiemment au fil des années était faite de vieilles planches qui reposaient sur des briques ! Toutes sortes de livres, de magazines et de vieux journaux qu’il récupérait au hasard de ses pérégrinations s’y entassaient en un désordre savant. Seule la lecture lui apportait encore un peu de bonheur en ce monde désolé !
Jadis il avait eu un travail. Mais le chômage, la précarité puis l’errance l’avaient progressivement poussé à la lisière du monde. Un jour, il avait finalement quitté les couloirs du métro, leur chaleur, leur lumière, leur odeur et sa foule de gens pressés et anonymes. Il s’était exilé loin de cette ville tentaculaire et prédatrice et s’était réfugié dans sa périphérie la plus éloignée, loin de l’agitation urbaine et de ses artifices.
Jacques trouvait ce dont il avait besoin sur place. Il ne prenait son vieux vélo qu’une fois par semaine pour se rendre au marché avoisinant. Il y grappillait des légumes et fruits talés que les marchands de quatre saisons laissaient sur les trottoirs après leur passage. Cela améliorait son ordinaire. Il en profitait aussi pour aller au bureau de poste prendre quelque argent de sa misérable retraite qu’il continuait malgré tout à percevoir. Il achetait alors quelques boîtes de conserve et autres denrées de base. Il s’absentait le moins possible de son domicile. Il craignait qu’un ôte mal élevé ne vint saccager son trésor de bibliophile.
À peine rentré chez lui, il rangeait ses maigres courses, inspectait les alentours et se perdait dans la contemplation du ballet des centaines oiseaux criards qui virevoltaient au-dessus d’une décharge située non loin de là. Les cris perçants de ces oiseaux lui faisaient songer à quelque symphonie. C’était son ballet d’Icare.
Lorsque le temps le permettait, il s’installait dehors. Il peignait sur de vieux morceaux de cartons de fabuleuses visions parsemées de fientes. Seul dans ce décor d’un monde à bout de souffle, quand on a traversé ce Styx charriant tous les déchets de l’humanité, il se laissait aller à rêver de champs de blé mûrs et dorés dans une campagne qui serait gorgée de soleil. Parsemée de coquelicots et bleuets, leur blondeur ondulerait sous la brise estivale. Jacques s’était créé un espace de liberté, de pensée, de réflexion où ses compagnons, une colonie importante de rats ne l’empêchaient nullement de s’épanouir. Dans cette misère et cette solitude librement consenties, il songeait à ces lieux où il avait jadis vécu, à ces sanctuaires d’opulence entièrement voués à de nouvelles formes d’idolâtrie.
Dans cet univers désolé, Jacques avait trouvé l’équilibre. Pour occuper son temps, il lisait beaucoup, toutes sortes d’ouvrages traitant de sujets divers et variés. Mais la peinture était ce qu’il aimait le plus pratiquer. Ces toiles étaient parsemées de-ci de-là de fientes qu’il utilisait comme peinture blanche. Le blanc d’œuf lui permettait de lier ses pigments. Il travaillait aussi le noir qu’il trouvait dans la décharge sous la forme de goudron et autre suie. Le rouge provenait du sang des poules qu’il élevait. Il peignait uniquement avec ses trois couleurs !
Ces tableaux étaient sombres, torturés. Ils montraient des paysages et des êtres tourmentés. La folie rôdait à l’orée de ces toiles. La condition et la misère humaine s’y déployaient telle des ombres, comme des êtres désincarnés. Le fameux cri de Munch était une des œuvres qu’il aimait le plus à travailler quand l’inspiration venait à lui manquer. Elle était sa figure tutélaire, sa référence de tous les instants.
Jacques était sujet à une sorte de délire permanent, à des crises de démence. L’abus de l’alcool au fil des ces années d’errance en était le grand responsable ! Ses tremblements ne cessaient que lorsqu’il avait bu sa dose d’alcool matinale. Si le temps le permettait, il pouvait alors peindre quelques heures.
La folie le guettait ! Il ne s’en rendait pas compte. Il rêvait secrètement de rencontrer le roi de rats. II lui adressait d’étranges suppliques sur des bouts de papier qu’il récupérait dans la décharge. Il les disséminait en toutes sortes d’endroits, parfois les plus incongrus, dans l’espoir qu’un jour le monarque les lise. Jusqu'à présent, il n’avait obtenu aucune audience, ni reçu la visite de cet être exceptionnel. Il l’imaginait être d’une taille et d’une intelligence hors du commun !
La bibliothèque qu’il s’était constituée patiemment au fil des ces années pourrait être un palais, un trésor inestimable pour le monarque ! Le roi et ses sujets pourraient dès lors accéder au savoir de l’humanité et nous supplanter au sommet de la pyramide du vivant ! Sa déception envers le genre humain était telle qu’il en était arrivé à cette forme de délire ! Il était persuadé que son chat partageait sa vue d’esprit ! Mais Crésus s’en moquait comme de l’an quarante !
Dans cette attente insensée, Jacques contemplait, de longues heures, le vol des oiseaux, leur façon de voler et de planer en se servant des courants chaud ou froids. Leurs cris et piaillements ne cessaient de le ravir ! Jacques était un fossoyeur, un gestionnaire de tous les déchets produits par l’humanité ! Son royaume, son territoire était le champ fertilisé de tous ces étrons que le genre humain défèque joyeusement. Ses tableaux, reflets de l’extrême, peints sur des bouts de carton d’emballage avec la fiente des volatiles, avec le jus noir s’écoulant des immondices et le sang sacrificiel de ses poules, étaient la preuve évidente et dérisoire de ce lieu dantesque. Cet exil, à la périphérie la plus extrême de la société, lui permettait de survivre et même de s’épanouir loin de toute convention. Cet épanouissement nihiliste, anti-culturel était le vecteur d’un discours étrange mais pertinent dans une société où tout est éphémère et d’où finalement tout éthique a disparu !
Engagé volontaire dans la légion du désespoir, Jacques avait inventé cet art de vivre, cette forme d’existentialisme parvenu à son paroxysme loin des besoins sociétaux qui cherchent à nous réduire en un simple rôle productif, à une activité utile !
Crésus, quant à lui, avait bien d’autres préoccupations. Aux beaux jours, ce chat avait une prédilection particulière pour les insectes. Jacques s’en était aperçu. Il l’avait naturellement conforté dans ses instincts, notamment pour capturer toutes sortes de scarabées, grillons et autres bestioles. Il espérait secrètement que la collection qu’il avait constituée au fil des années finirait dans quelque musée d’histoire naturelle d’une lointaine sous-préfecture. Tout ce microcosme vivait en parfaite harmonie, mélange de tendresse et de cruauté, de grandeur et de misère.
Se rendant comme à son habitude toucher ses maigres subsides au bureau de poste de cette lointaine banlieue en friche et presque abandonnée de ses habitants, il trouva dans sa boîte postale un courrier. Les affaires sociales de la mairie lui proposaient d’occuper pour quelque temps un pavillon voué à la démolition. L’hiver approchait ! Ce pouvait être une alternative pour échapper aux grands froids. Il glissa la lettre dans la poche de sa vieille parka. L’idée de déménager l’amusa !
De retour dans son capharnaüm, assis dans son fauteuil délabré, il se perdit dans la contemplation des oiseaux tournoyants juste au-dessus de la décharge municipale. Puis l’agitation fébrile des rats qui peuplaient son royaume retint un moment son attention. Finalement, réflexion faite, cette proposition de déménager le tentait. Il commençait vraiment à en avoir assez de tous ces courtisans d’immondices.
Dans le soir finissant, Jacques décida de se remettre à sa peinture. Faisant le tour de la décharge, il trouva un très beau lot de carton d’emballage qu’il ramena à la maison ! La nuit venue, à la lueur d’une lampe à pétrole, il peignit deux tableaux étranges qui ne ressemblaient en rien à ce qu’il avait fait auparavant. Les contrastes, nés de l’alchimie des fluides noirs s’écoulant des ordures et du blanc des fientes des oiseaux, étaient saisissants !
Le lendemain, Jacques reprit son vélo et se rendit auprès de l’organisme qui lui proposait un hébergement temporaire dans ce pavillon voué à la démolition. S’il pouvait y passer l’hiver ce serait une bonne chose ! Devant le responsable, il hésita un peu, se dandina, puis finit par accepter la proposition. Il tendit la main à l’homme charitable. Celui-ci s’arrangea pour ne pas la lui serrer, de peur d’attraper quelque gale ou autre maladie de peau.
En chemin, il s’arrêta dans une cave à vin pour prendre de quoi fêter dignement l’événement. Cinq litres de rouge feraient l’affaire ! Dans une épicerie, il acheta quelques boîtes de conserves. Il se préparerait un bon repas le soir même ! Un déménagement se fête avant, pendant et après ! Il fallait maintenant penser à tout préparer. Pour transporter ses maigres affaires, la petite carriole qu’il accrochait à son vélo conviendrait parfaitement. Il ferait bien sûr plusieurs voyages ! Avant tout, il fallait ranger les tableaux, les nombreux écrits, les livres et revues dans des cartons. Cela lui prit deux petites heures. Sa minuscule charrette fut rapidement pleine. Il bacha sa précieuse cargaison avec de la toile plastique et des ficelles. Ceci achevé, il s’accorda une pause d’une heure où il but plusieurs verres de mauvais vin. Il fallut bien se résoudre à partir ! Il enfourcha sa bicyclette et prit le chemin de la bicoque où on lui proposait de passer au moins l’hiver. Il y serait un tant soit peu à l’abri des frimas qui finiraient bien par arriver ! Il haletait et zigzaguait sur la route tant son attelage pesait. Les automobilistes qui le dépassaient klaxonnaient et se moquaient parfois de lui. Jacques alors les injuriaient et leur faisait un doigt d’honneur. Demain, peut-être, ces gens-là emprunteraient à leur tour les voies de l’exclusion !
Arrivé au bout d’une heure de trajet sur les lieux de son nouvel habitat, il inspecta les pièces et recoins de son « palace » délabré. Ce banal et triste pavillon de banlieue dont les propriétaires étaient morts sans aucun héritier était à l’abandon depuis des lustres ! L’édifice avait souffert et souffrait toujours de l’usure du temps. L’endroit avait quelque chose d’attachant. Les possibilités d’aménagement étaient grandes. Jacques opta pour une vaste pièce lumineuse. Les vitres des fenêtres étaient toutes brisées. De petits chenapans avaient dû s’exercer avec leurs frondes et s’en servir comme cible ! Il sourit intérieurement. Il les remplacerait par plusieurs couches de plastique transparent. Il en trouverait à la décharge municipale.
On apercevait par les fenêtres, à deux pas, une vaste construction inachevée et au loin, une immense friche industrielle. La récession économique frappait le pays de plein fouet ! Les usines fermaient les unes après les autres. Les chantiers entrepris pendant les années fastes étaient à l’abandon. La nature y reprenait ses droits ! Les herbes folles et autres buissons envahissaient au fil du temps ces lieux. Ils apportaient une note verdoyante dans la grisaille de ces endroits désertés. Ce paysage offrait à son imagination d’artiste peintre et de poète des possibilités inouïes de création. L’endroit l’inspirait ! Il se sentait confiant, presque heureux. Une certaine nostalgie s’empara pourtant de lui lorsqu’il songea à devoir quitter définitivement sa cabane. Il y avait passé tant d’années. Mais sa décision était prise. Il s’installerait ici ! Il entassa les quelques cartons de livres et ses tableaux dans un coin qu’il protégea avec la bâche en plastique. Il s’assit quelques instants et but plusieurs coups au goulot de sa bouteille qu’il avait pris soin de prendre. Après un rot sentant la vinasse aigre, il se décida à repartir sur son équipage de misère.
De retour dans sa cabane, en milieu d’après-midi, il chargea le vieux poêle qu’il avait fabriqué lui-même dans un bidon d’un mètre de haut. Il avait pratiqué sur le coté une ouverture d’une cinquantaine de centimètres. Avec deux charnières, il avait réalisé une porte par laquelle il pouvait mettre du bois de récupération. Il avait aussi ingénieusement fixé une grille où celui-ci se consumait. Il pouvait de la sorte récupérer les cendres qui tombaient au fond du bidon. Enfin, par un trou pratiqué sur le coté, partait un tuyau pour évacuer la fumée. Il avait fait tout ça avec une vielle chignole à main et une scie à métaux ! Ce poêle chauffait très bien. Pour rien au monde, il n’aurait voulu s’en séparer ! Après bien des efforts, il l’installa dans sa carriole. Il en avait assez fait pour la journée. Il poursuivrait le lendemain. Il avait tout son temps !
Dans le soir finissant de cet été indien, il se remit à boire. L’ivresse alcoolique lui ouvrait les champs de l’imaginaire. Elle lui faisait explorer des territoires insoupçonnés aussi merveilleux qu’effrayants. Il fixait un point indéterminé de son décors quotidien que l’effet de l’alcool pouvait parfois rendre sublime quand il aperçut un mignon petit rat. Il semblait égaré ou cherchait simplement à communiquer avec lui ! Jacques lui parla doucement pour le rassurer. Il se saisit délicatement du petit animal. Il le caressa longuement et le posa sur son épaule.
Jacques voulait confier sa cabane au peuple de rats. Il souhaitait que ceux-ci se nourrissent du tas de documents et autres journaux qu’il laissait à leur intention. Ces nourritures intellectuelles éduqueraient et apporteraient le savoir aux habitants de cet étrange royaume. L’animal couina. Il avait bien compris le message. Jacques le reposa par terre. Celui-ci s’en alla, trottinant, porter le message à sa communauté qui vaquait à ses occupations favorites ; se nourrir et se reproduire. Les rats, après tout, ne sont-ils pas appelés à envahir le monde tôt ou tard !
Jacques se resservit du vin et bourra sa pipe de tabac gris. Il se remit à contempler le ballet des oiseaux volant au-dessus de la décharge. Il se laissa porter par l’écoute de cette étonnante symphonie ordurière de cris et piaillements qu’un Olivier Messiaen n’aurait sûrement pas reniés.
Il s’assoupit une heure sous l’effet du vin. Il en avait absorbé en grande quantité. Le froid et l’humidité alors que la nuit était déjà avancée le réveillèrent et le sortirent de son engourdissement. Il se leva et entra, titubant légèrement, dans sa cabane pour faire réchauffer une boîte de conserve sur son vieux réchaud à alcool. Installé à sa sommaire table, il se coupa plusieurs morceaux de saucisson et se resservit du vin dans un des verres qu’il ne lavait jamais. Ceux si en étaient opaques tant ils étaient sales. Son cassoulet enfin réchauffé, il l’ingurgita sans autre procès. Il conclut ce repas de fête par un morceau de camembert et une pomme talée !
Il s’allongea presque aussitôt sur sa paillasse et ne tarda à dormir du sommeil des bienheureux. Crésus s’était installé sur ses pieds. Il lui tenait chaud. Sa présence animale lui était d’un grand réconfort dans sa solitude ! Il fit cette nuit-là un rêve étrange. Il confirmait les étranges réflexions que son cerveau atteint de démence nourrissait à l’égard de cette colonie de rats qui partageaient son existence.
Une délégation de muridés s’avançait au travers de la cour qu’il avait aménagée devant sa cabane et où s’entassaient toutes sortes d’objets récupérés lors de ses pérégrinations. Les formes et les objets n’étaient pas tout à fait les mêmes que dans la réalité. Mais Jacques, dans son rêve, savait qu’il se trouvait bien chez lui. Le cortège était mené par un plénipotentiaire reconnaissable à sa belle robe d’un noir brillant et à ses formes enrobées. Le surmulot était un ambassadeur. Il lui délivra d’une voix solennelle l’objet de sa visite. Son roi acceptait sa proposition. Ses savants plongeraient leur nez dans l’énorme quantité de documents que Jacques leur léguait. Ils dévoreraient avec la plus grande attention la somme colossale d’informations, la digéreraient et transmettraient tout ce savoir au peuple. Celui-ci, éduqué et cultivé, serait prêt à conquérir le monde. Ils en deviendraient les maîtres incontestés. Sa modeste cabane serait transformée en un mémorial et en un musée. A sa gloire. Le roi le consacrerait lors d’une cérémonie fastueuse en présence de tout son peuple et d’autres monarques de royaumes voisins. Jacques, ému de tant d’honneur, les remercia pour cette initiative. Elle lui allait droit au cœur. Il chargea son chat Crésus d’offrir moult reliefs de repas à la royale délégation ainsi que les papiers et livres les plus précieux pour sceller cette entente. S’en suivit une étrange fête. Jacques se métamorphosa lui-même en mulot, dansant dans son rêve une sarabande endiablée avec ses nouveaux amis, devant les yeux d’un Crésus stupéfait et quelque peu dépité.
Il se réveilla aux premiers rayons de soleil ! Il avait la bouche pâteuse et le cerceau embrouillé. Il se débarbouilla en s’aspergeant d’un peu d’eau. Il allait la chercher à une fontaine publique située à proximité. Il en remplissait un bidon de vingt litres qu’il chargeait dans sa carriole et ramenait à sa cabane. C’était suffisant pour sa consommation hebdomadaire ! Sa toilette sommaire faite, il cassa la croûte. Point de café mais trois verres de vin rouge pour accompagner son quignon de pain et son morceau de camembert !
Le poêle était installé dans la petite charrette. Il ajouta son réchaud à alcool et quelques ustensiles de cuisines qu’il posa en vrac dans le fond ! Il valait mieux commencer par le plus lourd en début de journée ! Lorsqu’il se mit en route, l’entrechoc des gamelles et du bidon recyclé en fourneau provoqua un curieux tintamarre, semblable à celui de cloches et clochettes tintant au sommet de quelque beffroi, mais en beaucoup moins mélodieux. Les gens qui le croisaient ou le doublaient en chemin souriaient ou rigolaient franchement d’un pareil équipage. Écarlate et tout essoufflé de l’effort fourni il gara enfin son vélo et sa remorque dans le jardin en friche de sa nouvelle bicoque.
La journée se poursuivit à déménager tout son bric-à-brac ! Dans sa carriole, il entassa son vieux matelas. L’affaire ne fut pas simple ! Il dut le rouler et le maintenir avec des cordelettes. Il put ajouter quelques couvertures un édredon auquel il tenait beaucoup et quelques autres bricoles. En milieu d’après-midi, il ne restait plus que le vieux fauteuil ! Celui-ci l’avait accompagné durant tout son long séjour dans le terrain vague ! Il lui restait encore un peu de vin ! Il faisait bon et le soleil d’automne était encore généreux ! Jacques voulait goûter ces derniers instants avant de quitter cet endroit où il avait passé tant de bons moments malgré sa solitude extrême ! Il prit un verre sale qui traînait sur une brique de chantier et se servit une rasade. Installé dans ce fauteuil, il se laissa aller une dernière fois à contempler ce paysage désolé qui fut son cadre de vie de nombreuses années. La nostalgie s’empara de lui. Deux grosses larmes roulèrent de ses yeux et dégoulinèrent sur ses joues mal rasées. Il savourait ces instants avec un peu de tristesse, mais sa décision était prise. Se levant enfin il péta bruyamment. Ce gaz était un coup de canon qui rendait les honneurs à ce microcosme qui l’avait accompagné durant tout ce temps. Il installa finalement le fauteuil dans sa remorque. Tout en zigzaguant, il se dirigea vers son nouveau territoire.
Il réinstalla ses maigres affaires dans la pièce qu’il avait décidée d’investir. Il déroula son matelas et fit l’effort de faire son lit correctement pour cette première soirée. Il verrait demain pour installer le chauffage et poser du plastique sur les fenêtres aux vitres brisées. Mais avant cela il fallait se ravitailler pour passer la soirée ; acheter du vin et surtout des piles pour son transistor. Il avait remarqué une épicerie non loin de là ! Une demi-heure plus tard, il était de retour. La musique jaillit de son poste de radio. Tard dans la soirée, il se fit une omelette et des pommes de terre au lard accompagnés d’un bout de fromage et d’une orange !
Il fut réveillé dans la nuit par un orage. Il eut le déplaisir de constater, que bien entouré de murs, il n’était pas encore l’abri. La pluie ruisselait le long des cloisons, gouttait du plafond et formait des flaques un peu partout. Les bourrasques s’engouffraient par toutes les ouvertures. Il se prit à regretter sa cabane ! Il dut rapidement quitter la pièce où il s’était installé. Jacques prit ses couvertures, alluma une bougie dont la flamme vacilla. Il descendit à la cave. Là aussi, l’eau s’était infiltrée ! C’est difficilement qu’il trouva un lieu sec pour terminer sa nuit. Le lendemain, le soleil revenu, il grimpa sur le toit pour voir de qui il retournait ! De nombreuses tuiles avaient bougé sous l’effet du vent. Plusieurs étaient cassées. Il les remit en place et se dit qu’il en récupérerait dans la journée sur un chantier. Il changerait celles qui étaient en mauvais état. Sa cabane résistait mieux aux assauts du vent, songea-t-il, amer. Mais il lui en fallait plus pour se laisser abattre. Il trouverait dans les chantiers avoisinants force tôles, planches et plastiques pour colmater les brèches et autres ouvertures.
C’est en se rendant régulièrement sur les chantiers avoisinants qu’il se lia par hasard d’amitié pour deux charmantes vieilles dames, deux sœurs, qui entretenaient, tel un merveilleux jardin d’Eden, un minuscule parc. Cet écrin de verdure abritait une jolie maison bourgeoise, construite à la fin du XIX siècle. Jours après jours, ils faisaient connaissance, s’apprivoisaient en quelques sortes. De banalités en confidences, ils parlaient de la rudesse de la vie, de leurs chagrins et petits bonheurs. Ces moments étaient pour Jacques un coin de ciel bleu dans la grisaille de son quotidien. Il retrouvait, en leur compagnie, une fraîcheur d’eau de Cologne, un parfum discret de fleurs d’oranger, un charme suranné et anachronique, l’atmosphère d’une époque désormais révolue.
Elles vivaient dans cette belle demeure dont le lustre s’était perdu au fil du temps. Malgré de nombreuses propositions, elles n’avaient jamais voulu vendre aux agents immobiliers qu’elles traitaient de vieilles pies voleuses. Elles souhaitaient mourir en ces lieux au milieu de leurs souvenirs. Jacques prit bientôt l’habitude de déjeuner tous les mercredis midi. Il leur rendait toutes sortes de services. Un jour, alors qu’il dégustait une mousse au chocolat, Hortense lui annonça abruptement que les deux soeurs lui avaient légué une somme d’argent et diverses petites choses. Il ne les toucherait qu’à leur mort ! Il faillit s’étouffer tant il fut surpris et ému d’une telle annonce. Eles le prièrent d’accepter ce qu’il fit plus pour leur faire plaisir que par l’appât du gain que représentait ce legs.
Le père de ces deux charmantes vieilles filles avait été consul en chine avant la première guerre mondiale. Il avait légué à Hortense et Eugénie cette belle maison bourgeoise qui, à la Belle Epoque, recevait calèches et jolies femmes en crinoline. De ce brillant passé, il ne restait désormais que des souvenirs, notamment une très belle collection d’éventails oubliés par les belles lors des bals donnés par le consul. Il y avait aussi de magnifiques armures de seigneurs féodaux chinois aux heaumes curieux ainsi que des meubles en bois sombre et aux formes un peu effrayantes. Il se dégageait de cet intérieur l’atmosphère d’un lointain comptoir aux confins de l’Asie où des aventuriers trafiquaient épices, opium, bois précieux et soies chamarrées.
Un jour, en fin d’après-midi, en ces lieux improbables, arriva une étrange caravane qui venait, elle aussi, de lointaines contrées. Une famille de romanichels avait décidé de s’installer dans les parages. Le campement fut rapidement dressé. Le feu crépita presque aussitôt. Rampant le long de l’obscurité, des langues orangées firent danser les formes incertaines de ce lieu en un ballet où l’ombre et la lumière se mariaient en figures incandescentes. Les femmes aux robes multicolores préparèrent le repas. Ces gens voyageaient, au gré du vent et des saisons, de bivouacs en campements, sans autre raison que de jouir de leur liberté.
Jacques, intrigué, s’était approché. Les nomades l’avaient aussitôt invité à partager leur repas. Le contact fut immédiatement chaleureux. Ces gens aimaient la vie, le rire et le bon vin. Jacques leur en avait apporté en signe d’amitié. Tard dans la soirée, un des bohémiens prit son violon, un autre son accordéon. Le feu crépitait, illuminait la nuit. Bientôt une très belle bohémienne au jupon et au fichu bariolés se mit à danser devant les yeux d’un Jacques subjugué par tant de grâce.
Qu’elle était belle ! Ses yeux de braises, ses cheveux longs enserrés dans un foulard aux couleurs éclatantes, ses deux larges anneaux d’or lançant des éclairs autour de son visage était une invitation au miracle de l’amour. Elle semblait être un merveilleux récif de corail en cet océan de tristesse que Jacques venait de traverser. Allait-il se laisser porter par cet amour qu’il sentait naître au fond de son cœur, à cette croisée des chemins, là où le bonheur s’affiche avec insolence, comme un pied de nez au destin. Son cœur disait oui. Son esprit acquiesçait. Il était sous le charme de cette diablesse. Il ne voulait d’ailleurs pas lutter contre la vague de désirs qui s’emparait de lui. Elle était semblable à ses madones de la Liberté. Sa démarche chaloupée, ses pieds nus dans la poussière, la grâce de ses bras autour de son corps cambré, son port de tête comme un défi aux Dieux envoûtaient Jacques au-delà de tout. Cette sauvageonne lui plaisait ! Il l’aimait déjà ! La fête dura toute la nuit, jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Tandis qu’il s’en retournait chez lui, son cœur battait déjà la chamade.
Après quelques heures de sommeil, au réveil, il se précipita sur ses pinceaux. De la lie dont il tirait ses couleurs, il réalisa plusieurs esquisses et portraits de la belle bohémienne dont il était tombé amoureux. Le lendemain, comme tous les mercredis, vers onze heures, Jacques rendit visite à Hortense et Eugénie. Fier de lui et de cet amour sauvageon, il leur offrit un portrait saisissant de la belle gitane qu’il venait juste de finir de peindre. Les deux vieille filles en furent enchantées et le félicitèrent. Jacques leur confia alors tout l’amour qu’il portait à son modèle. Eugénie, la plus sensible, décida qu’il fallait marquer cet événement et encourager cette union. D’un commun accord, elles décidèrent d’organiser une fête dans le parc. Cela faisait bien longtemps qu’il n’en avait plus connu. Jacques leur présenterait la belle élue ! Une date fut aussitôt fixée.
Jacques faisait une cour assidue à la belle tzigane qui, certes farouche, n’en était pas moins sensible à tant d’égards. Le regard bienveillant du patriarche de cette famille de nomades confortait le couple dans leur amour naissant. Ce dimanche, vers midi, tous les convives étaient présents. Ils ressemblaient à ces héros intemporels d’une « Cinecittà » en lisière du monde qu’un Fellini filmerait avec gourmandise. Le repas fut à la hauteur de l’événement. Hortense et Eugénie découvrirent le fumet exceptionnel du hérisson cuisiné par les circassiens selon une recette ancestrale venue du fonds des âges. Poissons de rivière, volailles rôties et gâteaux réalisés par les deux sœurs composèrent ce repas de fête. Jacques fournit le vin qui réchauffe le cœur et tisse les amitiés.
Bientôt le violon et l’accordéon se mirent à jouer. La belle tzigane, vêtue d’un châle, un tambourin à la main, se mit à tournoyer autour du feu en virevoltant sur elle-même. Ses jupons formaient une corolle autour de son corps, tandis que ses cheveux défaits se répandaient en une cascade brune, irisée de mille reflets. Une lune d’opaline éclairait ce spectacle aux accents irréels, dérisoires.
L’heure de sceller cette union selon la tradition arriva. Le patriarche aux fières moustaches en exécuta les rites complexes. Jacques put alors donner un baiser nuptial à sa jeune épouse. Il avait enfin trouvé une famille et en fondait une. Hortense et Eugénie remirent à Jacques une enveloppe contenant une forte somme d’argent. Une magnifique bague sertie de pierres précieuses alla à la belle et sauvage « Zinguerella ». Ces présents les aideraient à débuter dans leur nouvelle vie.
Jacques éprouva pour tous ces gens un immense sentiment de reconnaissance. Il était loin le temps où ses seuls compagnons étaient des gens pressés, froids et indifférents, une sinistre colonie de rats, des goélands criards et des conducteurs d’engins broyant sous leurs roues gigantesques tous les déchets de la société humaine. Au matin la troupe prit la route vers de nouveaux territoires et horizons pleins de promesses. Jacques n’était plus seul ! Il avait rencontré l’amour. Le destin dans ce qu’il a de plus dérisoire offre ainsi parfois ces planches de salut à ceux qui savent ouvrir leur cœur.






























BAKA, UN POETE ET ECRIVAIN, TENEBREUX MAIS LIBRE! "UNIVERS FROISSES"

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Vêtu d’un bel habit vert, un lézard frémit de plaisir. Un insecte, aux reflets bleutés et violines, bruit en une danse effrénée. L’air est surchauffé. Quelques feuilles exécutent une chute silencieuse. Des bribes de conversation parcourent le suspens du temps. Dans l’azur indifférent, des êtres éthérés dérivent dans leurs linceuls blancs. Un oiseau rythme de ses trilles la marche contrite d’une chenille en quête de réincarnation. Le chat s’étire, exerce ses griffes. La nature dépose le fardeau généreux de ses fruits sur le seuil du logis. La sueur de la moisson exhale la maisonnée. Dans la chambre, les rayons de soleil que filtre la jalousie dessinent des traits. La poussière danse une farandole insensée dans cette lumière oblique. La pulsation s’accélère. Dans un instant, une tragédie s’exécutera en gestes précis et sans appel. Le reptile aura raison de sa proie. La vie et la mort se seront unies pour perpétuer l’originelle et indifférente cruauté. Sonneront bientôt les heures orgiaques dans les soirs indécents et leurs rivières d’étoiles agonisantes ! Puis nous goûterons l’éclosion de l’aurore dans les draps froissés de nos ébats adultères. Ne restera que le souvenir de la chair exultant à satiété et son exubérante délivrance.




Une langueur océane déroule ses douleurs pélagiques. Un homme vient d’expirer en une compulsion définitive et sans issue. Poséidon pleure sur le sort de son âme désormais errante. Venue de nulle part, une armada cruelle et orgueilleuse s’est échouée sur une grève déserte en un misérable enchevêtrement de poutrelles et ferrailles, rouillées et rongées par le sel. Dans un bar clandestin, un harmonica expire ses dernières notes dans les miasmes d’un port. Quelques lumières vacillantes se reflètent sur les eaux noires et croupies. Sur un trottoir sale et gorgé de lucre, une pauvre fille vend ses charmes au plus offrant sous le pâle halo d’un réverbère qui clignote par intermittence. Une douleur sourde déchire l’âme d’un exilé, le visage hagard, perdu dans la mégapole tentaculaire des désillusions. Elle aspire le flux et reflux de ses rêves en lisière du monde en un festin cannibale. À deux pas, dans un hôtel borgne, enchaînés au ressac des passions vénales, les amants d’une nuit fusionnent en un dernier spasme. Du crépuscule à l’aube, leurs paroles libérées ont frappé aux portes apeurées du silence. À l’autre bout du monde, en un lieu secret, un feu amoureux cautérise la corolle nubile de celle qui a enfin consenti, face à un serment juré d’éternel. Puis les couleurs et les formes s’estompent, aspirées par la brume matinale des désirs vagabonds.




Des cris, hurlements et stridences déchirent la froidure sidérale de nos univers désunis et asymétriques. Nos ruptures s’exécutent dorénavant en gestes répétitifs, hâtifs, compulsifs. Là, des hommes conversent sur les affaires du monde. Ailleurs, des femmes se pâment. Mais la trahison est aux aguets. Elle rôde. Elle veut sa part. Quelque part, dans une rue sans âme, des enfants tétanisés sanglotent dans la nuit griffée de reflets bleuâtres qui jettent leurs éclairs. Dans l’obscurité sont tapis des assassins. À deux pas, dans une ruelle sombre, dans un banquet triste à pleurer, des vieillards goûtent les peaux roses, blanches, noires et jaunes de tendres jeunes filles en un misérable festin pornographe. En secret, elles se sont préparées au rituel. Sous leurs masques pathétiques, une ultime fois, les acteurs aux regards concupiscents se figent, se raidissent et s’effondrent sur le plateau de ce drame dérisoire. " La conjuration des imbéciles " vient de faire ses premières victimes. La peur s’insinue, perle par le moindre interstice. Les murs suent l’angoisse. Des êtres évaporés et fantomatiques esquissent quelques pas de danse. Une comédie musicale s’est-elle égarée dans ce no man’s land improbable en lisière du monde des vivants ? La lumière des néons hésite, vacille, grésille, clignote avant d’expirer en une dernière fulgurance. C’est l’heure des tragédies vulgaires ! Le sublime paré d’une lune au regard triste et diaphane pourra-t-il combler la vacuité de nos misérables existences ? L’heure des comptes a sonné ! Seules, les étoiles se penchent encore sur notre sort et regardent, affligées, les ombres de la folie envahir le monde.




Des oiseaux criards découpent l’azur de leurs ailes noires telles les légions de l’Archange déchu. Dans une débauche saline et marine, le vent soupire au bord de la falaise. La croisée des cœurs a eu lieu. Sur le lit aux draps froissés et emmêlés, l’hymen inonde maintenant le cœur des amants assoupis. Leur innocence est perdue à jamais. Mais déjà le silence rêve la rumeur ! La Belle quitte la couche sans bruit. Lui est un fauve encore endormi. Leur infortune ne leur sera révélée que plus tard. La tragédie, à pas feutrés, comme une louve à la gueule enchâssée de reflets mauves et bleutés, avance à couvert, à l’affût de sa proie. Les étoiles rivales, quant à elles, se toisent dans les cieux désespérément muets. Les noces barbares viennent de prendre corps.




Un soupir semble avoir inventer cet instant pour égrener quelques notes de musique sur une vieille guitare espagnole. Les feulements mécaniques de la ville écorchent désespérément mon univers de ses incontinences sonores. Le diable lui-même a pris la fuite. Il est encore trop tôt pour que vibrent les cordes ! Les murs épongent les ombres et les sons. Le jour crachote un sursis. Les derniers feux du soleil font miroiter dans ce clair-obscur un dallage poisseux et sanguin. Mon ombre semble vouloir s’étirer vers les temps primordiaux sans que rien ne puisse l’arrêter. Mais la nuit reprend déjà ses droits et pose sur mes épaules son châle noir et scintillant. Sous le regard bienveillant d’une lune d’ambre, s’élève subitement un air de flamenco. Dansent les gitanes, tournoient leurs jupes multicolores et crépite un feu de joie dans le soir andalou ! Dans le mystère de l’obscurité, je m’abandonne alors aux parfums capiteux des orchidées, au bruit léger des jets d’eau dans les vasques de marbre et à l’ivresse du vin jusqu’à en perdre la raison.




D’indicibles craintes peuplent de visions échevelées mes nuits solitaires. Le vent colérique et rancunier se répand en mortifères étreintes. Il dévêt de leurs élégants habits de taffetas ocre les monarques boisés et leur cour séculaire. Les nuages inquiets avancent en un exode chaotique. Des oiseaux réfugiés s’ébrouent sous les avant-toits du monde. Effrayés, les sylphes courent les chemins à l’affût des nouvelles. La vie grelottante demande déjà grâce. L’hiver bat la campagne… Les clameurs de la ville s’effilochent dans la brume qui occulte tout. Un maigre feu dans une cheminée réchauffe de quelques lueurs fugitives une misérable cuisine noire de suie. L’ombre et la lumière ne semblent plus exister que par procuration. Une bourrasque fouette d’un coup de branche assassin un pauvre bûcheron se tuant à la tâche. S’en suit un cri étouffé en une chute lourde. Un filet de sang s’échappe de sa bouche. Il s’étire sur la neige fraîche comme une lettre d’adieu. Au loin hurle un chien. Ou peut-être est-ce un loup appelant l’âme égarée du défunt ? Dans une clairière, au creux d’une cabane, se cachent des amours adultères. La nuit enveloppera de son catafalque de glace les amants transis. La mort rôde à chaque instant. Ailleurs, contre un mur engourdi d’un silence réprobateur, un iconoclaste sera fusillé pour avoir mis à bas une idole. Le soldat repartira, l’arme et l’âme si pesantes que la terre l’avalera d’un trait, sans laisser la moindre trace de son passage. Ainsi va le monde lorsque règne l’indifférence.




Une illusoire et insolente rêverie parcourt les lieux de ma mémoire. Un être y tend la main. D’un trait de plume, l’éther se griffe d’amitié. Un souffle chaud et subit parcourt l’espace. Il réveille mes sens. Un papillon égaré enlumine de ses ailes multicolores un arc-en-ciel éphémère. Le crépuscule orageux ruisselle de perles. Toutes les senteurs de la terre exhalent en une merveilleuse fête olfactive. Le sablier du temps déverse ainsi son flot de possibilités.





Sur un quai désert, une exilée regarde un banni. Aux quatre vents, leurs complaintes vont. Nos vies, déclinées dans le ressac du temps, se poursuivent entre rires et confusions.






Combien de valeureux soldats se dressent sous le regard compassé des cieux. L’horreur s’affiche sans rémission. La confusion des sens exacerbe la fureur. La mort rit ! Les bannières flottent au vent. L’Histoire les sanctifiera demain.




Au-delà des déserts, là où le vent caresse l’herbe sèche en une ondulation blonde, le soleil s’incline pour célébrer dans une débauche d’oranges, de rouges et de mauves, ses noces avec la nuit courtisane. La lumière rasante de l’astre à l’agonie fait chatoyer d’un rouge sanguin les écailles d’un serpent. Il enserre le corps lascif d’une femme en une somptueuse rivière de rubis. Dans le souffle d’une brise aux senteurs délicates, on pourrait entendre palpiter le désir comme autant d’ailes de vampires. La nuit indifférente pare déjà d’un éclat diamantin nos existences livrées au sort du temps. Au levant, ne resteront plus que la fugacité et la vacuité de nos errances. Puis la désespérance vêtira de soie capitulaire nos corps échoués sur les rives des infinis à venir.




Une barbaresque dessine du bout des doigts, sur un miroir embué, les secrets du sérail. Son amant délie avec gourmandise les courbes gracieuses de sa beauté cachée. Leur étreinte colore d’arabesques muettes les murs princiers de ce palais hors du temps. L’aurore victorieuse extorque un léger soupir à une lune ambrée, épuisée d’avoir veillé sur ces ébats. Dans un instant, le vent effacera toute trace de ces amours captives.




Une armée s’épand dans la nébuleuse des temps présents. Des oripeaux étincellent sur des ossuaires ferreux. Dans la nuit, un prince exhorte ses troupes au combat dans l’incandescence d’un brasero. Le désert se terre dans le silence. S’élève la mélopée du muezzin dans l’aurore rose et grise ! À l’occident, le tocsin bat à rebours !


Un soleil effondré verse une larme sur les cendres de celle qui n’est plus. Une étoile filante vient de livrer son corps au ravage du temps. L’amante défunte n’irradiera plus de sa lumière féconde les crépuscules du monde. C’est l’heure des loups devenus chiens et des hommes rêvant les anges. Les oiseaux se sont tus dans les frondaisons éplorées. Leurs chants s’accrochent désormais à nos mémoires. Ils habillent le silence de nos êtres endeuillés. Les tambourins et les gongs sonnent déjà l’heure agonisante. L’affliction digère maintenant l’ultime instant avant que des vomissures coupables ne viennent souiller ce souvenir.





L’Amour et la Haine se répandaient en clameurs idolâtres par-delà les plaines embrasées de désirs coupables.





Un cri dévore l’espace en une parole insolente et griffe la page naissante d’un flot d’encre, de sueur et de foutre. Dans la débauche de couleurs du couchant, des papillons palpitent et offrent leurs vols éphémères au brûlot du désir. Le vent volubile souffle des formules magiques aux herbes incantatoires. Le temps semble se relâcher. C’est l’heure où des myriades de rêves montent vers les cieux désespérément indifférents telles des flammèches pour affranchir les hommes de leurs terribles secrets et de leur tragique condition.




La nuit rédemptrice achève sa course entre chuchotements et silence. Les rêves sécrètent encore leur dérisoire et chaotique Eden. Mais le temps se resserre, étouffe presque les amants encore assoupis. Aux premières lueurs du jour, leur amour apocryphe dont ils ont, jour après jour, écrit les pages dans la sueur et le foutre, n’offre plus désormais qu’un vulgaire ressac d’inconséquentes caresses. Le bleu à l’âme, les amants, déliés de leur serment, s’apprêtent maintenant à l’inexorable rupture. Elle sera consommée dans un instant en un dernier mensonge.




Un vieux marin sur le pont de son navire, un brûle-gueule aux lèvres, recrache sa fumée opiomane. Il contemple l’horizon avec tristesse. Au large, d’orgueilleux paquebots panachent les cieux de luxure et d’indécence. Ailleurs, un sort terrible peut engloutir la vie d’hommes et de femmes partant à l’assaut des flots houleux et incertains, fuyant sur de frêles esquifs de fortune, les mondes en sursis. L’écume des éléments furibonds revêt déjà de sa laine jaunâtre et moutonneuse tous ces exilés et proscrits, ces damnés de la terre. Les mouettes, les cormorans et combien d’autres encore font déjà agape, sans vergogne, des reliefs de leurs rêves de Liberté. Bientôt, demain et pour toujours, ces apatrides ensemenceront l’univers tout entier de ce qui faisait leur espoir.




Le doute éclabousse nos fards de reflets tragiques. L’indifférence s’affiche sur nos visages chaque jour un peu plus. Des passants furtifs sifflotent des airs de marche militaire. Face aux éclairs bleus électriques et orangés du monde, les nuages pris de démence hurlent d’effroi dans leur prison céleste. Dans l’entrechoc des conversations, dans l’excroissance des regards entendus, on recouvre les combattants tombés pendant la bataille, d’un calicot noir, avant qu’ils sombrent dans l’oubli. L’histoire nous dévore sans fin, ni remords. Seul le vide reste !





Déchiqueter chaque émotion avec les dents, lacérer ses rêves de coups de rasoir, découper l’espace au couteau, s’égarer dans le volubilis, s’exposer sans pudeur, déchaîner la fureur à chaque instant, puis enfin ce sentiment extrême de solitude qui fait tomber le masque !




Dans l’exubérance d’une Bohème rêvée, les notes endiablées, puis plaintives d’un violon s’élèvent d’une clairière tapie sous de sombres frondaisons. En sursis entre deux chutes, je ne fais que parcourir le fil d’un monologue silencieux où l’absurdité du monde se déploie pareille à l’ombre d’un vampire échappé de quelque château fantomatique.




Que résonnent les trompettes d’airain, que bruisse et palpite l’air odoriférant, que se mélangent la sueur et les muscs les plus rares pour célébrer dignement nos noces avec la vie !




Les rencontres éphémères, les regards furtifs et d’étranges complicités inaugurent parfois, dans le secret d’un baiser, de fabuleuses aventures.



Les bruits de la cité, les conversations mesquines, les éclats de rire sournois, les intrigues insignifiantes viennent s’échouer sur les rives endeuillées de nos rêves en lisière du monde, là où les chrysalides achèvent, dans le secret, leur métamorphose. Elles ignorent que les pétales des roses de la vie seront demain leur linceul.



Le souvenir des essais avortés, telle une élégie funèbre, berce nos cœurs de nécessaires violences. Qu’entendons-nous du cri du poète dont les vers parfumés d’anis étoilé gisent sur le trottoir où la luxure s’étale jusqu’à la nausée ? Dans la moiteur de nos nuits insomniaques, crépite insolemment le feu sacré. Il dévore chaque parcelle de nos êtres jusqu’à nous rendre cendres et poussières. Qu’elle est loin la contrée des mots qui dansent et virevoltent !




Chaque autodafé reflète l’indécence de notre indifférence au sort du monde. L’éther se déchire alors en une longue plainte tel le vent de la liberté qui gémit sous la porte d’une geôle. Nos regrets, pareils à ces chrysanthèmes fanés qu’on aperçoit parfois, lorsque la pluie grise de novembre se déverse en chagrin, ne peuvent combler ce manque. Si la barbarie détruit ce trop humain en nous, c’est pour qu’à nouveau, le cri de terreur originel emplisse notre misérable vacuité et nous saisisse d’effroi. La folie grégaire rampe à couvert et dévore, de sa gueule béante, l’essence même de notre existence. Ce sacrifice, sans cesse répété, n’était-il donc qu’une rançon due aux Dieux courroucés pour que le misérable miracle puisse encore avoir lieu ? Ecce homo !
J’ai nagé dans un lac si sombre que mon être devait se diluer dans l’essence même du vide, sans laisser la moindre trace. J’ai imploré pour que s’offre à moi cet instant où la douleur et le plaisir se rejoignent entre le zéro et l’infini, en un ultime éclair. Puis j’ai réduit en cendres le fruit de mes étreintes sans le moindre remords ni regret. Je me suis consumé avec délectation dans le feu de mes propres contradictions. J’ai supplié la mort de bien vouloir trancher mon destin pour que, de cette rupture, je renaisse au temps primordial. Enfin, au plus profond de l’extase, je me suis écorché vif pour que mon sang devienne encre et ma peau parchemin. Dès lors qu’ai-je à attendre, figé dans le vent de l’indifférence, pour me lever et crier, le poing dressé, mon refus à l’ordre du monde !



Tu m’as fait goûter les épices les plus rares et partager les mets les plus subtils. Nos agapes intemporelles furent une merveilleuse fête des sens. Tu m’as donné ton cœur pour en faire un hymne à l’amour. Tu m’as fait entendre la pulsation venue des galaxies pour en percer le mystère. Tu as fait de moi un sorcier pour écouter les esprits qui me parlaient en silence. Tu as offert enfin ton corps à la poussière du temps. J’ai entendu ce souffle divin qui sortait de tes lèvres. Je me suis prosterné. Avant de te rencontrer, j’étais sourd et aveugle. Je n’entendais que mon propre écho. Je ne voyais que mon propre reflet.




L’Art se décline en gestes précis et sans appel. Il se revendique de mille et une couleurs, de formes violées et transgressées. Parfois il s’assagit, soigne nos bleus à l’âme et nous réconforte sur l’absurdité de nos pauvres existences. Mais il est avant tout un cri d’amour ! Il déchire l’éther, découpe et recompose l’espace, repousse les frontières au-delà des limites de la réalité froide et indifférente. Il rugit, hurle, gémit et soupire tels les cris de jouissance d’une vestale qui s’affranchit de son culte sous les assauts de son amant sacrilège.




Tous ces roses, ces mauves et ces bleus électriques, ces néons multicolores et vacillants dans les nuits prédatrices des mégapoles en sursis, tous ces fards tristes à pleurer dont on apprête nos paupières insomniaques et qui parent peu à peu nos mornes quotidiens et notre désolante vacuité sont bien dérisoires. Le diable lui-même en rit en se frottant le ventre. Mais personne ne sait encore si une seule rose des sables saura éclore du béton et fleurir l’éternité quand les vents solaires se mettront à souffler sur le monde.




Un cortège de tragiques désillusions et d’étranges visions mortifères viennent frapper sans relâche à la porte de mes songes. Une folie destructrice veut s’immiscer dans ma chair et m’emporter, au-delà du vertige, vers les portes du royaume sans retour.




Une femme caresse ses joyaux dans la lascivité d’une journée estivale. Une chaleur moite et poisseuse ruisselle des cieux et se répand par-delà les toits et les murs comme une vague de luxure qui n’en finirait pas de mourir sur une grève aurifère. Vénus est la divinité tutélaire de ce royaume oublié. Princesse d’un autre temps, parfumée des muscs les plus rares, elle parle aux concubines de la beauté de la flamme qui danse dans ses yeux et fait étinceler de tous leurs feux ses pierres précieuses. Son corps luisant d’huiles odoriférantes est étendu mollement sur la couche Ses cheveux noirs et bouclés se répandent en cascade. Les autres femmes lui prodiguent leurs caresses en arabesques savantes. Que ne voudrais-je être un minéral aux éclats incarnats, verts ou violines, scintillant dans les derniers rayons d’un soleil épuisé d’avoir couru les cieux, pour illuminer à mon tour les nuits solitaires de cette amante délaissée.




Alors Faust, qu’en est-il de tout cet or et de ces oriflammes, de tes crimes et mensonges, de tes passions adultères et trahisons, maintenant que s’ouvre devant tes yeux le gouffre béant du Temps ? L’Archange noir et son chant entêtant charme-t-il encore ton esprit cupide ? Demain, nous serons tous jugés… !




Notre dérisoire destinée, cette perpétuelle fuite en avant, l’Histoire que l’homme assume du simple fait de son aliénation au monde, la perversion des sens portée au pinacle, l’iconoclasme des temps modernes constituent ce cœur chancelant dont la pulsation intime, générée par nos fantasmes enfouis dans nos âmes inquiètes, cessera un jour de battre. Alors, face à la mort, se posera enfin la question de l’existence de Dieu !




La vie qui se régénère indéfiniment en se détruisant pour perdurer prend des accents d’autant plus tragiques lorsque la barbarie veut renaître de ses cendres. Face à elle, le poète se doit de crier son refus de participer à cette putréfaction des valeurs et combattre la folie de cette humanité prédatrice et criminelle.



De même que le silence ne peut être absolu, il en est des sentiments qui ne peuvent vivre pleinement des extrêmes et ne prennent de sens qu’entre le zéro et l’infini. L’Amour, lui, est un espace unique, entier et indivisible dans le vide multiple du Tout et du Rien.




Combien d’aphorismes sont mêlés d’orgueil et de suffisance ! Pourquoi ne pas sauter le pas ! La Nature et son essence nous mènent vers ces mythes et légendes que nous véhiculons depuis les origines ? Et si la sagesse des Anciens était l’ultime rempart à la folie qui cherche parfois à s’emparer de l’humanité ?




L’autodafé de mon œuvre me renvoie l’image des champs incandescents de mes univers désormais dévastés. Les Dieux m’en sont témoins ! Le nectar que j’offrais à cette cour céleste attestait alors de mes folles étreintes avec ma belle initiatrice. Au regard de ces délices d’alors, mes vers n’étaient qu’un pâle reflet des visions que me prodiguait, dans nos ébats nocturnes, ma merveilleuse amante, sous le regard diaphane d’une lune attendrie. Mais tout est cendre et poussière ! Mon âme n’est plus qu’un ban de brume grisâtre s’effilochant par-delà les paysages désolés de mes amours défuntes !



Allons ! Le Diable ne donne rien qu’on ne paye un jour. Pour une promesse, il vous dévore corps et âme. Rien d’autre à faire que subir cette possession ! Qui ne connaît pas un peu d’Enfer, ne connaîtra pas de Paradis !




J’ai occulté le grime pour me perdre dans les abysses du miroir. La face déchirée et brûlée, j’ai contemplé avec effroi la laideur de mon âme. J’ai poursuivi alors ma destinée voguant au-dessus de ma propre vacuité tel un somnambule marchant sur un fil ténu. J’ignorais le vertige. Je ne voulais ni voir ni comprendre. Puis ma raison vacillante me fit à nouveau entrevoir l’horreur qui peuple nos yeux aveuglés par l’indifférence et le mépris. Combien me faudra-t-il d’abnégation pour retrouver un peu de l’innocence originelle et toucher du doigt la beauté et la quintessence du monde ?




Un soleil glacé inonde de sa clarté sépulcrale un monde en proie au doute et à la terreur. Des idoles brisées gisent sur le sol couvert de scories. Quelques reflets aurifères, vestige de leur grandeur passée, scintillent encore, dérisoire reflet de leur agonie. Les prêtres et les vestales invoquent, la face posée sur terre désolée, la clémence de leur Dieu. La foule prise de folie lance ses imprécations et gesticule telles des marionnettes prises d’épilepsie. La tragédie humaine ne fait que commencer. Elle se poursuivra demain, encore et toujours. Mais déjà s’élève un murmure. Un homme s’est dressé. Il interpelle le genre humain. Dieu est mort ! Le nouveau prophète éclate alors d’un rire d’outre-tombe. Dans les cieux, les nuages hagards poursuivent leurs courses, projetant leurs ombres sur un monde en proie au vertige. Les pleureuses entonnent une ultime mélopée pour conjurer le funeste sort. Le destin est désormais scellé. Le soleil fou de douleur danse dans les cieux béants. Il déverse ses rayons comme autant d’oripeaux. Nos funérailles cosmiques s’achèvent en un crépuscule aux couleurs sanguines. Ailleurs, le rouge et le noir s’unissent en de vénales fiançailles. Le vide et le néant nous engloutiront finalement en un festin cannibale avant de déféquer dans un trou noir, quelque part, en lisière de l’univers.




Dans un entrelacs de caresses fiévreuses, des amants parfumés de muscs, essences et huiles odoriférantes, dévorent la chair de la vie en exquis baisers. Ce festin cannibale mène leurs corps en un point de rupture si inattendu qu’un cri, venu de nulle part, s’échappe soudain de leurs bouches entrouvertes. Un mince filet cristallin perle à la commissure de leurs lèvres, telle une source où l’on vient se désaltérer quand le jour se fait trop pesant. Leurs corps, nimbés d’une sueur aux éclats diamantins, se tendent, prêts à rompre, quand la jouissance s’empare d’eux. Elle les transporte à la vitesse de la lumière vers les contrées sans cesse explorées d’Eros. Rejetés enfin sur la grève, par le ressac de l’océan primordial et les éléments furibonds de leur passion charnelle, ils s’assoupissent comme au premier soir du monde. Demain, ils goûteront les fruits défendus sans le moindre remords. Ils seront les hôtes d’une orgie où les Dieux les honoreront d’avoir osé ce voyage pour rejoindre un royaume dont on ne revient jamais.



Les rondeurs d’une belle africaine s’affichent dans le jour esseulé telle une divinité qui reviendrait charmer le monde. Une invitation à courir dans les hautes herbes dorées et frémissantes accompagne cette voix mélodieuse et son étrange mélopée. Les tambours résonnent déjà par de-là la savane qui ondule sous la caresse du vent. Son souffle transporte cette mystérieuse pulsation dans l’air chauffé à blanc, en un langage secret, connu des seuls initiés. La reine de ce royaume cherche un amant ! Elle le couvrira d’or et de pierres précieuses s’il sait gagner son cœur. La dépouille d’un grand fauve sera l’unique tribut pour la posséder. Favori l’espace d’une nuit, il sera, au matin, dévoré par dix eunuques, gardes fidèles de la belle et cruelle maîtresse. Les reflets incarnats, dans l’aurore insolente, de ce palais aux hauts murs d’argile crue, témoigneront de la tragédie qui vient de s’y jouer. Le soleil éploré rejoindra la lune quand prendront fin ces noces morganatiques. Il éclairera cet étrange festin de ses rayons endeuillés. Les corps nus des esclaves exécuteront alors une danse macabre à la mémoire de l’amant déchu qui s’en ira rejoindre à jamais l’esprit de la terre.




Les roses magnanimes épousent parfois le noir en une délicate alchimie. Les fragrances les plus subtiles s’élèvent dès lors vers les cieux surpris d’une telle tendresse. Ces notes fleuries exhalent un zéphyr si délicat qu’Eros lui-même en est bouleversé. Sur leurs divans éthérés, des déesses lascives contemplent leur miroir. Elles font rouler dans leurs doigts diamantins leur chevelure orageuse et déversent quelques perles de pluie sur la beauté éphémère des choses de la vie. Les hommes, aux premiers feux de l’aurore, les yeux encore lourds de sommeil, ignorent combien ce rêve éveillé sera bref. La conscience nous rappelle à chaque instant que l’éternité froide et immobile sera cette gangue qui nous pétrifiera pour toujours. L’étonnant spectacle du monde vaut bien cette épouvante lorsque sonnera l’heure de notre mort.




Le manque reflète l’exiguïté singulière de ces mondes clos dans lesquels on se débat parfois. Des images surgissent des murs aveugles. Des chuchotements rêvés impriment l’air saturé de silence. Des désirs inavouables déchirent les corps en plaintes confuses. Seuls les matins blafards lèvent le voile sur ces nuits affligées de solitude ! Dans la confusion des sens, se réveille alors un besoin incompressible d’effleurer un corps pour y puiser un réconfort salutaire. Cette tragédie intime se joue chaque fois que le destin sépare pour toujours des amants. Les larmes ne peuvent pas même irriguer ces paysages désolés et endeuillés, sans les brûler de leur salinité mortifère.




Une conversation charmante s’est évanouie à jamais entre la luminescence hallucinée d’une ivresse opiomane et les accords plaintifs d’un piano de bordel, quelque part, en lisière du monde. La belle de nuit riait à gorge déployée, lorsque le vin coulait entre ses seins, comme autant de rubis. Quand son amant éphémère s’en retourna par les ruelles borgnes, au petit matin, elle reversa un peu de liqueur dans son verre à pied et rejoignit ses pauvres rêves, dorénavant mornes et sans fard, en un dernier hoquet.



Des fulgurances incendiaires désolent une bande de terre brûlée de soleil et assoiffée de liberté. Un assaut a eu lieu ! La fureur s’échappe des hologrammes pernicieux en un flot d’images vomitives. Un accord sordide a servi de prétexte pour augurer de ces agapes sanguinaires. La raison s’incarne dorénavant au fil des lames assassines et des explosions sulfurées. La brutalité écrase de son ombre toute velléité de résistance. La courbure du monde se déploie en d’arbitraires veillées d’armes. Puis la rumeur s’élève enfin par-delà les incertitudes pour dire son refus à cette barbarie qui ne dit pas son nom.

Un soleil endeuillé dansait dans les cieux aveugles et muets. C’était l’heure où les écorchés vifs léchaient leurs plaies dans ce jour qui ne disait pas son nom. Des charognards tournoyaient dans l’air grisâtre. Une hyène ricanait de toutes ses dents. Les hautes herbes courbaient l’échine. La lumière pleurait sa clarté désormais défunte. Dieu se dit que le sort des hommes était décidément peu enviable. D’un geste, Il dit aux étoiles de féconder à nouveau le monde et aux nuages de déverser leur sueur sur cette terre désolée. Une fleur naquit et ouvrit doucement sa corolle. Elle tendit ses étamines. Un souffle de vent transporta son pollen au-delà des mers, vers un lointain fiancé transis de solitude. Ailleurs, sur un lit de mousses et de lichens, des amants s’unirent. Ils goûtèrent la chair de leur passion en baisers sucrés et gestes tendres. Quelques trilles d’un rossignol parcoururent l’éther pour célébrer cet instant. Les fruits défendus en rougirent de plaisir. Dieu se rendormit quelques instants. Il ignorait encore que la folie envahirait le monde et ferait de son œuvre une vallée de larmes.


Un soleil agonisant crache ses derniers feux à l’horizon ! Le jour ne veut pas encore céder sa place ! Il attend sa belle de nuit. Elle vends ses charmes à quelque étoile dans le lupanar d’une lointaine galaxie. Elle vêtira bientôt le monde fourbu de son châle scintillant. En de milliers de clins d’œil, elle invitera à l’amour, ça et là, sur le pavé des rues sordides, une humanité esseulée. Ces amants de passage s’aimeront à la dérobée pour quelques pièces d’argent. Ils s’uniront dans les draps sales et déchirés de l’aliénation et oublieront un instant leur tragique condition. Le misérable miracle de l’amour se résumera alors en un vulgaire spasme souffreteux. Mais les cieux à cette heure sont encore un bûcher sacrificiel où se consument nos désirs et rêves les plus fous. Ils seront bientôt le tombeau où s’inscrira en lettres défuntes chaque seconde d’éternité. Le néant engloutira dans sa béance nos illusions en lisière d’une immortalité rêvée.



La folie me guette dans les vapeurs éthyliques de mes nuits d’ivresse. Quand la raison chavire, sur les murs lézardés, dansent d’inquiétantes créatures. Un bandonéon joue quelques notes plaintives. Ce ne sont que de pauvres livres sur une étagère. Sur l’écran noir de ma nuit hallucinée, chaque objet a une âme. Chaque interstice libère son flot grouillant de cancrelats bavards. Le sol tangue ! Les arabesques du tapis ne sont que formes serpentines menaçantes ! Une veuve noire avance. C’est une tasse de café. La gorge me brûle ! Des ectoplasmes palabrent à mes côtés. Ils m’invitent à les suivre dans le royaume des morts. Je me sens pris de vertige ! L’angoisse du néant m’envahit, me submerge ! Je suis tétanisé ! La mort rôde ! Est-ce l’heure ? Je m’assoupis dans l’aurore grise et rose.


Fruits du hasard, nous allons et venons, sujet de notre propre histoire. Pourrions-nous échapper un seul instant à notre tragique destinée que nous ne le supporterions pas ! Notre sort est désespérément scellé ! Il n’y a point de mystère, rien qu’une désolante attente. Nous ne sommes rien, juste la conséquence d’une savante alchimie !



Les nuits nous prennent à bras le corps pour nous rejeter, dès l’aurore, sur les grèves de nos vies en sursis. Captifs de ces dévoreuses de temps, nous voguons de doutes en certitudes, avant de sombrer, au jour fatal, dans les abysses terrifiants de l’éternité. Dans les draps froissés de nos insomnies, nous nous agitons et nous révoltons, avant de nous assagir et de jouir de nos coïts intemporels. De nuits sans lune en cieux étoilés, nous nous laissons finalement charmer pour n’être plus qu’amant, serviteur et esclave de cette noiraude cannibale. Libérés à l’aurore de nos liens, nous épiçons alors nos déjeuners de soleil et nos festins nus de ces divines incantations susurrées dans le secret de nos ébats. Compagne fidèle et féconde, inspiratrice cosmique, elle nous comble à jamais de ses somptueux présents. Nous n’en saisissons l’incomparable richesse qu’aux premières lueurs de l’aube. Mais déjà sourd l’agitation de la journée ! Les yeux fardés d’insomnies, nous allons, tels des vagabonds surgis de nulle part, colporter ces paroles divines chuchotées entre plaisir et douleur, de par le monde clos des apparences pour l’ensemencer de rêves et d’espoir.