*** MADAGASCAR *** (Texte et Photos)

Thiel Gaston

Les aléas de la vie dans la Grande île

Juin 2010
Ma vie est faite de petits bonheurs que j’apprécie jour après jour. Rien de bien prodigieux mais des satisfactions personnelles, des envies, des impulsions, des surprises, des découvertes et surtout le plaisir d’être présent pour beaucoup de personnes beaucoup moins chanceuses que moi.
Ainsi les jours s’écoulent sous le soleil avec mes projets qui suffisent à combler mes rêves qui améliorent également la vie des personnes qui m’entourent. Les ouvriers que j’emploie, la femme de ménage, plusieurs commerçants trouvent en moi une personne importante à leurs yeux car je ne lésine pas sur les tarifs contrairement aux gens d’ici qui achètent leurs produits au compte-gouttes et payent les services au lance-pierres.
Bien sûr il ne faut pas être pressé car ici on prend le temps de vivre et quand on discute avec quelqu’un, on ne regarde pas l’heure. On se lève avec le jour, on se couche avec la nuit et on mange simplement quand on a faim. Pour le reste, il y a toujours le temps de faire ce qu’on a envie. Pourtant, ce qui est le plus appréciable est peut-être de pouvoir se couper du monde pour un temps et se retrouver dans sa bulle. Se déconnecter entièrement d’une vie antérieure et avoir le choix d’en reconstruire une autre à sa guise peut devenir jouissable dans la mesure où il est toujours possible de revenir en arrière ou encore de profiter pleinement de l’expérience et des richesses acquises et de les mettre à profit. Pourtant une impression de liberté, d’engagement personnel me coupe du monde que j’ai connu en France. De ce monde d’assistés où on pense injustement à mon avis que le fait d’avoir une couverture sociale nous positionne dans une situation invulnérable alors que cela nous affaibli. On pense que du fait qu’on est super protégé avec des caméras à tous les coins de rue, et qu’à l’aide d’une force de l’ordre parmi les mieux organisé au monde on est à l’abri du vol et qu’on est protégé de tous risques. Ici, paradoxalement à ce qu’on pourrait croire, on n’a même pas de verrou et la porte des cases est simplement constituée de nervures de grandes feuilles enfilées sur de fines lanières de bambous qu’on positionne devant l’entrée de la case pour indiquer qu’il n’y a personne à l’intérieur. Les vols sont rares dans les campagnes et on n’a pas besoin de faire appel aux policiers ou aux gendarmes qui créent plus de problèmes qu’ils n’en résouent car la corruption a la vie dure ici et fait partie des pratiques usuelles pour arrondir une rémunération trop faible. Et si vol il y a, c’est plutôt une marmite ou des denrées alimentaires qui seront en tête de liste parmi les choses qui seront les plus convoitées. Mais là encore si un voleur se fait pincer, il encoure de un ou deux ans de prison où il n’aura guère de loisir à part ceux d’exister et de se repentir de ce qu’il aura fait. Contrairement aux prisons françaises où les détenus disposent de télés ou d’autres avantages, ici les prisons sont crasseuses, et les détenus sont serrés comme des harengs dans une boîte et même la nourriture est apportée par la famille car en prison, le peu de nourriture qui est distribué ne suffit guère à satisfaire la faim.

Le manioc

Au mois d’août c’est la saison du manioc. On le récolte jour après jour selon les besoins et on replante des morceaux de tiges d’environs trente cm de long ces tiges supportant les feuilles vont refaire des racines qui vont supporter d’autres tubercules. Les feuilles de manioc sont également consommées et entrent dans la composition du plat national : le ravitoto, genre de pot au feu qui rappelle un peu la fameuse Rindfleichsuppe réservée jadis au déjeuner du dimanche après la messe dans l’Est de la France.
Comme j’ai acheté un champ planté de manioc dont les tubercules sont arrivé à maturité, j’en profite pour les mettre au menu de temps en temps avec d’autres légumes, du poulet, du poisson, des œufs ou de la viande, selon les opportunités qui se présentent.
Il faut savoir que le manioc fait partie de la grande famille des euphorbes qui contiennent un suc blanc et collant. Ce n’est pas mauvais et comme d’autres tubercules tels le « Saonjo », les énormes tubercules d’igname ou les patates douces cela permet de diversifier les menus car ici dans la brousse, il ne faut pas espérer trouver un présentoir de fruits et légumes qui proviennent du monde entier comme nous avons l’habitude d’en voir dans les supermarchés européens. Par contre les légumes ou fruits comme les tomates, les pommes de terre, les choux, les oignons, l’ail les haricots, les carottes, les bananes et quelques autres se retrouvent toute l’année sur les étals du marché de la petite ville la plus proche. Pour le reste, chaque période de l’année apporte d’autres fruits et légumes. L’avantage de cette nourriture, c’est qu’elle ne connait aucun traitement chimique ou autre. Si certains fruits ou légumes sont traités entre dix et vingt fois avant de se retrouver sur les assiettes dans les pays riches, ici, les cultivateurs sont si pauvres qu’ils n’ont même pas de fumier pour enrichir leurs cultures. Ceci pour mon plus grand bonheur car je reste persuadé que les pesticides, fongicides, engrais chimiques et autres traitements aux rayons permettant une plus longue conservation de la nourriture ne sont pas étrangers aux nombreux cancers des populations des pays occidentaux. Pour ce qui est de l’hygiène, je pense peut-être à tort que poussée à l’extrême elle ne peut que minimiser nos défenses immunitaires ce qui pourrait paradoxalement nous affaiblir et nous pousser de plus en plus à vivre dans des « caissons étanches » pour fuir les microbes au lieu de nous armer et nous permettre de nous renforcer face à cette multitude d’agents pathogènes auxquels nous sommes confrontés tous les jours aussi bien en occident que sous les tropiques.

Tout en coupant des centaines de bouts de tiges de manioc avec mon coupe-coupe, une mélodie m’est passée par la tête et si j’ai mis mes propres paroles sur cet air, je pense que vous trouverez aisément les notes de l’air qui va suivre :

Savez-vous planter l’manioc
A la mode, à la mode
Savez-vous planter l’manioc
A la mode des malgaches…

On le plante avec les mains
A la mode, à la mode
On le plante avec les mains
A la mode des tropiques…

Savez-vous planter l’manioc
A la mode, à la mode
Savez-vous planter l’manioc
A la mode des pays pauvres

On le plante avec les pieds
A la mode, à la mode
On le plante avec les pieds
Pour bien tasser la terre
Etc.

Pour ce qui est de l’igname, un autre tubercule des tropiques, j’ai été étonné de trouver au marché local des tubercules de plus de cinquante cm de long dont un seul spécimen pouvait nourrir une famille entière pour la modique somme de moins de cinquante cent d’€. Ceci dit, si on ne se nourrissait que de tubercules divers et de riz comme le font de nombreux malgaches, les dépenses mensuelles de nourriture pour une famille de cinq personnes par exemple ne dépasseraient guère les quinze €. Il faut dire que les malgaches de la côte Est sont plutôt privilégiés car de nombreuses plantes dites « sauvages » peuvent être consommées en bouillon, telle une espèce de fougère très commune dans certains endroits ou entre autres des fleurs ou les nouvelles pousses de certains arbrisseaux qui possède une saveur et une ressemblance avec nos asperges. Comme il pleut très souvent la nuit dans cette région, même en dehors de la saison des pluies, les plantes poussent comme des champignons. Ajoutant à cela que les enfants dès leur plus jeune âge vont à la pêche avec une moustiquaire pour attraper des civelles, des bichiques ou d’autres alevins ainsi que de petites crevettes au bord de la mer, du fleuve ou du lac. La nourriture est assez abondante sur la côte Est et malgré cela une ONG américaine distribue régulièrement de grandes boîtes de conserves contenant au moins deux ou trois litres d’huile de table à tous les élèves des écoles. Cette ONG possède également un hangar rempli de sacs de riz en prévoyance d’un cataclysme naturel causé par des cyclones qui balaieraient les frêles habitations comme des fétus de paille et inonderaient une partie de la région.

Inventaire des plantes de Salehybé.

Je me suis lancé dans un programme d’inventaire des plantes poussant sur mes terrains et à chaque occasion j’essaie d’en planter des espèces différentes en supprimant les plus communes. Pour commencer, et en moins de huit jours, j’ai déjà déterminé près d’une centaine d’espèces différentes. Actuellement j’ai un ouvrier qui part tous les jours à la recherche de plantes que je ne possède pas et qui m’aide dans cette tâche. Je me dis que d’une certaine manière cela ne peut être qu’avantageux pour la reproduction des espèces dont la niche écologique est assez restreinte au dépend d’espèces envahissantes. Naturellement il n’est pas aisé du tout de deviner le substrat idéal pour chaque plante d’autant que le sol très pauvre et parfois halophile du bord de mer ajoute une difficulté de plus. Parfois je fais plusieurs km pour trouver une terre argilo-calcaire que je mélange à l’humus avant de recouvrir de déchets organiques produits par les épluchures que je conserve pour l’enrichissement du sol de plantation.
Il faut dire aussi que la plupart des plantes d’ici sont des espèces endémiques qui n’existent nulle part ailleurs sur notre planète. En espérant attirer du même coup des espèces animales qui se sont raréfiées ou ont disparus de la région aux détriments d’autres espèces comme les serpents et les rats qui pullulent. Mais ceux-ci ne sont pas dangereux et ils sont très discrets. J’ai eu dernièrement la joie de voir un papillon magnifique de plus de quinze centimètres, ailes déployées et plus de vingt centimètres de la tête au bout de la queue. J’ai gardé cet exemplaire qui a été retrouvé mort quelques jours plus tard. Malheureusement comme je n’ai aucun moyen de le conserver, je ne crois pas qu’il se gardera longtemps.

Août 2010
Téléphones modulaires de la brousse.

Je possède un téléphone modulaire qui ne sert à rien car n’ayant pas de réseau suffisant dans ma brousse, n’ayant personne à appeler et surtout n’ayant pas envie d’être appelé, je laisse donc ce téléphone éteint dans un tiroir. Mais là ne s’arrêtent pas mes relations avec les téléphones modulaires car étant un des rares habitants de la région à générer du courant électrique grâce au soleil et à un groupe électrogène chinois qui est plus souvent en panne qu’il ne fonctionne, de nombreuses personnes viennent charger leur téléphone chez moi. Je suis donc dérangé plusieurs fois par jour pour le plus grand bonheur des indigènes qui ont bien compris qu’il était plus avantageux de recharger leur téléphone gratuitement chez moi plutôt que de payer 3500 Fmg (anciens Francs malgaches) au propriétaire de la « disco » locale qui fait tourner une vieille télé avec un groupe électrogène et charge les téléphones du village et des environs. Etant donné que ce propriétaire de disco est venu m’emprunter de l’argent pour acheter de l’essence afin de faire danser la population le jour anniversaire de l’indépendance de Madagascar et qu’il ne m’a toujours pas remboursé la totalité de cette somme, j’ai décidé de lui faire de la concurrence et de faire payer à mon tour le chargement des l’accus de ces téléphones portables d’un montant de 2000 Fmg (environs 0,15€) par appareil. Ceci, non pas pour rentabiliser ma production d’électricité mais plutôt pour freiner l’ardeur des personnes qui veulent profiter de l’aubaine pour faire charger gratuitement leur téléphone et naturellement pour faire comprendre à mon débiteur qu’il ne sert à rien d’emprunter impunément de l’argent et de ne pas le rembourser par la suite. Je ne veux surtout pas lui faire de tort, car sa survie ainsi que celle de sa famille dépend des maigres revenus produits par son groupe électrogène qui lui permet en outre de faire de la musique sur laquelle se déhanchent les jeunes des environs, ainsi que des projections vidéos et enfin le chargement des accus en tous genres. Toutes ces prestations étant rémunératrices.
Ces téléphones, quand l’accu n’est pas déchargé, quand il y a du réseau et surtout quand ils possèdent encore un crédit suffisant pour téléphoner ne servent souvent pas à grand’ chose car les communications n’aboutissent que très rarement. Souvent l’appareil de la personne appelée n’est pas en service à cause de l’accu déchargé ou alors tout simplement la personne se trouve hors zone d’appel. J’en conclu donc que cette invention est prestigieuse dans un environnement adapté mais que dans la jungle ou dans la brousse, cet appareil ne sert la plupart du temps qu’à frimer. Dernièrement le curé du village qui fait partie de la garnison de « pères » polonais venus endoctriner la région a envoyé une personne pour faire recharger l’accu d’une lampe qui devait servir à éclairer les sermons dans la petite chapelle du village.
Heureusement que justement ce jour du Seigneur, ce dernier avait omis de chasser les nuages et cela m’a permis de prétexter qu’il n’y avait pas assez de lumière pour produire du courant (ma mauvaise foi me perdra, crédon de Dieu !).

Crocons du croco

Une nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre : Il y a un crocodile dans le lac de Salehy bé au bord duquel j’ai bâti mes cases. Toute la région, jusque dans la petite ville proche dix kilomètre est en émoi. Les uns prétendent que cela ne pouvait être qu’un petit crocodile d’à peine un mètre, d’autres disent que la « bête » mesure bien sept mètres du bout de ses dents redoutables à la pointe de la queue. Le chasseur de la ville la plus proche a même eu une demande de la population pour aller abattre cette bête immonde qui terrorise la région. La femme du Tangalamena (sage ou sorcier du village) est venue spécialement pour me dire qu’elle a vu de ses yeux la tête de l’animal qui se trouvait à quelques dizaines de mètres de mes paillotes et que je devais me méfier, surtout la nuit. J’ai répondu qu’il était fady (interdit) de tuer les crocodiles sans autorisation spéciale délivrée par les autorités compétentes. D’autant plus que ce crocodile sera très utile un jour quand ma dernière heure aura sonnée car je n’aime pas l’idée d’être enterré dans la maison des morts (cimetière) et encore moins d’être incinéré qui d’ailleurs est une méthode de barbares selon les croyances malgaches. J’ai donc demandé à qui veut m’entendre que ma volonté serait que ma dépouille servirait à retarder l’extinction des crocodiles en les nourrissant de ma chair. Ce qui ne serait finalement qu’un juste retour des choses car j’ai bien goûté déjà à la chair de crocodile (c’est gras et cela possède une saveur de vase). Je souhaite que les crocodiles qui se partageront ma dépouille mortelle apprécieront la saveur de ma chair. D’autant plus que je prends soin de me laver tous les jours pour éviter que mon enveloppe charnelle n’ait « mauvais goût ». Même mes repas sont très épicés car je n’hésite jamais à incorporer aux aliments que j’ingurgite des fines herbes, du gingembre local, du poivre vert, des baies roses que j’achète par Kg et naturellement toutes sortes d’épices en poudre ainsi que des clous de girofle produits également au village comme le café qui peut se conserver des années à condition de ne le torréfier qu’en petites quantité pour profiter de son arôme. Avec tous ces produits sains et non traités, je pense que ma carcasse ne sera pas affectée par les maladies qui rendent la chair humaine impropre à la consommation.

La vie de tous les jours dans ma brousse

J’ai acheté dernièrement directement à un producteur de la brousse 4,5Kg de gousses de vanille séchées pour la modique somme de 13€ le kilo. Et 18,5 kg de café robusta à raison de 0,80€ le Kg. Je me suis laissé faire un pilon avec un mortier pour moudre ce café au fur et à mesure après torréfaction sur une plaque de tôle légèrement incurvée destinée spécialement à cet effet. Bien sûr il me fallait également une presse pour la canne à sucre et le devoir de l’employé qui vient en premier le matin est tout naturellement de presser assez de canne pour sucrer le café que prépare tous les matins mama’ni Kambana. C’est une femme d’un certain âge, pour ne pas dire d’un âge certain qui possède des seins qui cachent son ventre, ceci étant causé par de nombreux allaitement dont plusieurs paires de jumeaux soit en tout treize enfants. L’avantage de cette dame est qu’elle ne parle pas beaucoup et s’abstient de divulguer tout ce qui se passe au village que j’ai créé. Ceci, contrairement à mama Lita qui était une vraie commère et qui racontait tout ce qui se passe et en rajoutait encore quand il ne se passait rien. Les habitants ayant l’habitude de déformer par leurs commérages la vérité, il en sortait des histoires invraisemblables et j’ai été forcé après trois avertissements de la congédier. L’inconvénient c’est que je n’ai plus personne pour chasser les mauvais esprits… car son visage suffisait à faire fuir tous ceux qui me voulaient du mal. En plus, toujours d’après les commérages elle serait en train de préparer des gris-gris contre tous ceux qui sont en bon termes avec moi.

Je suis l’chef !

Bien sûr maman’i Kambana est irremplaçable pour surveiller la marmite dont le contenu mijote sur le petit réchaud à bois directement posé au sol. Elle peut rester des heures avec la louche dans la main, accroupie à même le sol en ne se levant que pour alimenter le feu avec des morceaux de bois que les ouvriers préparent à l’intérieur lorsqu’il pleut. Elle est imbattable aussi pour frotter le cul des marmites noircies, mais elle a beaucoup plus de mal à s’adapter à la nouvelle cuisine que j’ai conçu spécialement pour elle car elle doit se tenir debout devant un évier pour la première fois de sa vie et se servir d’un robinet pour laver la vaisselle. Elle qui avait coutume d’économiser l’eau et de s’en servir pour plusieurs usages par exemple laver les légumes, puis les mains et enfin y faire la vaisselle. Maintenant j’ai exigé qu’elle se lave les mains avant de faire quoi que ce soit, directement sous le robinet. Au début elle posait une bassine dans l’évier en inox pour éviter que l’eau ne s’évacue, et j’ai été obligé de lui confisquer cette bassine pour qu’elle se résigne à se servir de l’évier étincelant neuf. Par contre pour préparer des pâtes, maman’i Kambana est encore à son coup d’essai car elle ne connait pas vraiment la quantité d’eau qu’il faut pour faire cuire un paquet de spaghettis par exemple et ne lui demandez surtout pas de préparer des pâtes andante… Quand à la sauce tomate, je la prépare une fois par mois avec une dizaine de Kg de tomates que je fais mijoter à feu doux avec tous les ingrédients indispensables pour en agrémenter la saveur ainsi que de l’huile d’olive pour en favoriser la conservation. Je verse donc cette sauce bouillante dans des pots avec des couvercles qui se vissent (genre pots de moutarde) en prenant la précaution de les remplir jusqu’au bord et en y apposant un film alimentaire pour éviter toute bulle d’air entre le couvercle et la sauce. Cette opération me prend toute une après-midi sans compter que le matin même je dois me rendre à la petite ville la plus proche pour acheter mes tomates au bazard bé (grand marché).
J’ai appris également à maman’i Kambana à faire des frites et à calibrer les pommes de terre non pas en les coupant en quatre comme elle avait l’habitude de le faire. Je pense que la façon que j’ai de cuisiner convient aussi bien aux ouvriers qui ne manquent jamais de se resservir une seconde fois à chaque repas, quant au restes de la marmite, maman’i Kambana les emmène dans un sachet en plastique pour les réchauffer chez elle le soir, et certainement partager ces mets avec sa nombreuse famille. Aujourd’hui j’ai acheté directement à un pêcheur un poisson (capitaine) de plus de cinq Kg pour la modique somme de 3,50€. Il était délicieux car il n’en restait plus à la fin du repas.D'autant plus que contrairement aux habitudes des malgache qui coupent le poisson en tranches, j'ai appris à lever les filets et du même coup Maman'i Kambana a retenu la leçon pour les prochains poissons.

Tonga et Razaka

Ce sont deux ouvriers polyvalents qui m’aident dans mes travaux journaliers et si Razaka est assez habile de ses mains et qu’il est capable de reproduire de façon satisfaisante ce que je lui montre une fois, Tonga par contre n’a pas eu la chance d’avoir le moindre bon sens et s’il est capable de creuser des trous ou s’il est imbattable pour abattre des arbres, il le fait sans le moindre raisonnement. Ainsi dernièrement il a coupé un câble électrique enterré en pensant que c’était une racine d’arbre, et cela à deux endroits différents car il creusait des trous pour y enterrer les poteaux d’une palissade autour d’un jardinet. Donc Tonga et Razaka travaillent tous les jours de l’année car ici il n’y a ni dimanches, ni jours fériés ni vacances ni même une retraite. Ils sont privilégiés car ils touchent un salaire d’environs 1€ par jour et j’ai proposé le double pour les dimanches travaillés. Le tarif usuel dans la brousse pour planter le riz toute la journée les pieds dans l’eau boueuse où se trouvent des quantités de sangsues et des moustiques à foison est d’environs 0,60€ par jour pour un homme et un peu moins pour une femme. En ce moment les français sont mécontents de la réforme des retraites alors qu’ici on ne sait même pas ce que c’est qu’une retraite et les vieux travaillent jusqu’au jour de leur mort. Il faut dire aussi que l’espérance de vie atteint rarement soixante ans ici à Madagascar car dans la campagne les médecins sont très rares et les moyens de locomotions inexistants si on considère que les rares bicyclettes ne sont pas vraiment adaptées pour transporter un blessé ou un malade. Ici la retraite des vieux se conjugue avec de nombreux enfants. Plus on a d’enfants, plus on cotise pour sa caisse de retraite personnelle en espérant qu’un ou plusieurs d’entre eux vous aideront à améliorer votre retraite.

Décembre 2010

Dernières nouvelles malgaches

Tandis que l’Est de la France se blotti contre ses radiateurs en ce début décembre, ici, dans la brousse malgache un soleil de plomb écrase les plantes qui commencent à laisser pendre leurs feuilles et dans un dernier effort à faire éclore leurs fleurs pour permettre aux graines de perpétuer le cycle de la vie.
Les litchis dont la vente permet d’habitude aux indigènes de mettre un peu de beurre dans les brèdes (genre d’épinards malgaches) ont plusieurs semaines de retard et ont du mal à mûrir. Les zébus ont de plus en plus de mal à trouver de l’herbe verte et doivent se contenter de brouter çà et là quelques touffes préservées à l’ombre des broussailles.
Les autres années, la fin de l’année fait débuter la saison des pluies, mais le réchauffement climatique a l’air de se manifester également paradoxalement dans ces zones dites « pluviales »…
J’ai été obligé de creuser un peu plus profond mon puits qui était à sec, mais je n’ai rien pu faire pour le niveau du lac qui a baissé d’au moins cinquante cm.
D’habitude les habitants du village voisin venaient très souvent avec du poisson ou des camarons à vendre, mais en cette période de disette, même les poissons de la mer, du lac et du fleuve se font rares.
Pourtant des fruits sauvages sont au rendez-vous et si les gaves ne sont pas encore vraiment mûrs, d’autres fruits comme les « vosindririna » les « vôtronaka » ou les « vombarazana » permettent de se gâver à longueur de journée avec des fruits totalement inconnus dans les pays occidentaux. Ceci pour dire qu’il y a bien d’autres fruits sauvages encore mais je ne parle que ceux qui poussent autour de chez moi.
Dernièrement j’étais dans la capitale et je me suis offert quelques plantes comme le fameux Ylang ylang dont les fleurs permettent la fabrication d’un fixateur pour les plus grands parfums mondiaux.
Bien sûr, en plus de quelques succulentes je n’ai pas résisté à m’offrir un plant « d’oliva » qui serait le sosie de nos oliviers mêmes si les feuilles de cet arbre sont totalement différentes. Par contre l’eucalyptus « gunny » avec ses feuilles bleutées m’a séduit et comme il n’a pas résisté jadis au climat rude de l’Est de la France, j’ai décidé de lui offrir une nouvelle chance ici au pays des eucalyptus.
J’ai eu de nombreuses pertes car les plantes n’ont pas toutes résistées aux chaleurs de ces dernières semaines en mon absence et au manque d’eau.
Aujourd’hui, le groupe électrogène qui me permet d’alimenter mon château d’eau par l’intermédiaire de ma pompe électrique a décidé de me lâcher. Aux dernières nouvelles, c’est le vilebrequin qui a bloqué car un roulement n’a pas résisté au manque d’huile. En effet ces machines ont besoin elles aussi d’être « arrosées » de temps en temps, même si ce n’est pas avec le même liquide.
Pourtant, je ne peux m’en prendre qu’à moi car le matériel pur chinois que je me suis offert il y a moins d’un an m’a déjà coûté plus cher en réparations que si j’avais acheté du matériel sérieux made in France et dont le sigle « C E » n’est pas « CE » car même ce sigle a été « piraté » par des entreprises chinoises qui inondent le marché mondial de leurs marchandises à quat’sous. Bien sûr ils vont offrir en contrepartie des hôpitaux ultra modernes, une cimenterie gigantesque, un tramway moderne pour la capitale. Cette capitale est paralysée à cause des milliers de taxis vétustes et des minibus qui crachent d’énormes nuages noirs et bloquent les voies de circulations avec des arrêts sur la voie publiques sous l’œil indifférent des forces de l’ordre qui n’ont qu’un seul objectif pour la plupart : prendre en faute les automobilistes imprudents qui préfèreront cracher au bassinet plutôt que de courir après leurs papiers.
Les économistes du monde entier s’accordent à dire que les pays « émergents » ne seront pas en mesure de rembourser leurs dettes et plutôt que de s’encombrer de garanties, les chinois investissent dans ces pays, en sachant pertinemment que cela appauvrira encore plus ces pays qui produiront de moins en moins. Pour Madagascar, cela parait être une aubaine de se voir doter d’un peu de modernisme, mais si cette goutte d’eau semble apporter un peu de bien-être au pays, cela ne fera qu’enfoncer un peu plus dans la pauvreté la majorité des habitants qui de toutes façons n’ont pas besoin de cimenterie ou d’hôpitaux car ils n’ont pas les moyens de se déplacer pour aller à l’hôpital ou encore de construire des habitations en « durs ». Quasiment toutes les habitations hors des villes ou à la périphérie de celles-ci sont en matériaux naturels, Paille de riz, planches, latérite, feuilles de ravinala, bambou etc. et le seul moyen de locomotion pour la majorité des malgaches est la marche à pieds.

Nouvelles alarmantes.

En revenant de la capitale malgache, parmi les inéluctables auto-stoppeurs et stoppeuses je reconnais une dame du village qui vient régulièrement marchander des atoudi (œufs de poules et de canards). Elle ne parle quasiment pas français mais j’arrive tout de même à comprendre qu’il s’est passé un évènement terrible en mon absence. Je craignais déjà que mon campement qui comprend tout de même une demi-douzaine de bâtisses en matériaux naturels soit parti en fumée. Je la dépose donc à l’entrée de l’agglomération et je continue seul en longeant la plage de l’océan indien avant de me rabattre à travers la brousse jusqu’au campement. J’arrête mon véhicule avant le portail et j’attends un peu pour que les surveillants qui se hâtent d’habitude viennent m’ouvrir le portail mais à ma grande surprise, tout parait abandonné. Le temps de décharger le matériel que j’ai apporté de la capitale et voici que le gardien de nuit apparait car du village il a entendu le bruit inhabituel du véhicule. Les seuls véhicules qui passent par le village étant ceux qui prennent le bac pour aller plus vers le sud de l’île en traversant le fleuve Mangoro large de plus d’un km à l’embouchure.
J’essaie de savoir ce qui s’est passé en mon absence et on m’apprend qu’un crocodile avait mordu à la jambe une jeune femme qui pêchait des alevins au bord du lac à peu de distance de mon campement et qu’elle était hospitalisée dans la ville la plus proche. Bien sûr le jour suivant plusieurs blancs ainsi qu’un malgache armés jusqu’aux dents avec des fusils sont venus pour occire le monstre du lac. Pourtant un détail sur lequel ils ne comptaient pas est venu apporter quelques difficultés à la chose. En effet il est « fady » (interdit) de naviguer sur le lac en pirogue ou en bateau et c’est sur un radeau de fortune en bambous que notre équipe a donc longé le lac en scrutant les berges et la surface de l’eau. Au bout d’une ou deux heures j’entends claquer un coup de feu puis après un long moment, un second coup de feu. Je croyais qu’ils avaient aperçu quelques canards ou poules d’eau et avaient profité de la situation pour ne pas rentrer bredouille mais après les avoir questionné, ils m’ont répondu qu’ils avaient vu deux crocodiles. Affabulations pour sauver la face ou réalités, en tout cas le, ou les crocodiles sont toujours dans le lac et la faculté d’apnée des crocodiles est certainement supérieure à la patience des pseudo-chasseurs.
Une chose me réjouit pourtant c’est le répit dont disposeront les alevins pour pouvoir devenir de beaux poissons sans que les bords du lac soient systématiquement ratissés avec des moustiquaires pour attraper la moindre blanchaille.

La fin d’un monde

Et non pas la fin du monde comme nous le prédisent les soi-disant prédicateurs et autres voyant aveugles. Bien sûr nous en sommes conscients car notre civilisation et la multiplication démographique ne repose que sur une seule chose principale: le pétrole.
Imaginons que dans quelques décennies ou peut-être moins il vienne à manquer. En effet, les besoins sont toujours plus grands et les pays émergeants qui se passaient de pétrole ou de ses dérivés commencent à vouloir eux aussi leur part du gâteau.
Il n’y aurait plus de déplacements en avion, en bateau ou en voiture. Les rayons des denrées alimentaires venant des quatre coins du monde actuellement laisseraient les rayons des supermarchés et des détaillants désespérément vides. Plus de viande, plus de fruits et légumes, plus de pain, plus de machines agricoles, plus de ramassages scolaires, plus de chauffage au fuel etc. Le travail commencerait à manquer sérieusement car la plupart des usines ne peuvent se passer de cette énergie. Imaginons un monde sans plastiques et dérivés, sans peintures ou vernis, sans certaines colles, sans déplacements autres que les bicyclettes. Bien sûr il resterait l’électricité, mais là aussi les composants des générateurs qui servent à fabriquer de l’électricité utilisent des matières dérivées du pétrole ou ont besoin de transporteurs qui vont chercher les matières premières pour fabriquer ces générateurs quand ce n’est pas tout simplement du charbon servant à alimenter les nombreuses centrales thermiques.
Il nous resterait le loisir d’aller braconner pour mettre un peu de protéines dans les pissenlits ou dans le panais qui pousse parfois en bordure de certaines routes. Ceux qui ont des connaissances en mycologie et en botanique seraient certainement privilégiés mais pour combien de temps ? Il reste le jardin pour cultiver quelques légumes mais avant tout il faudrait creuser un puits pour être en mesure d’arroser son jardin en été. Il faudrait penser aussi à éliminer ses déchets car le ramassage des détritus serait sérieusement compromis. Donc le tri des déchets serait une priorité car il faudrait une poubelle pour les détritus organiques qui serviraient comme engrais au jardin, une poubelle pour les détritus qui ne se dégradent pas mais qui sont inflammables et qu’on pourrait brûler pour s’en débarrasser et naturellement les métaux qui peuvent être recyclés. Il ne serait plus question de se brancher sur le tout-à-l’égout qui serait bientôt bouché et comme les entreprises qui s’occupent d’entretenir ces réseaux ont déjà mis la clef sous le paillasson, il faut faire une fosse septique et naturellement un bassin dégraisseur-décanteur personnel…
L’électricité venant à manquer dans l’éclairage des villes, la criminalité augmenterait de façon spectaculaire. Les communications tomberaient en panne les unes après les autres car les satellites de communication ne pourraient plus être remplacés ou réparés. Les armées et les forces de l’ordre deviendraient beaucoup plus faibles sans aviation, sans chars sans bateaux sans transporteurs de troupes.
Par contre la planète pourrait se régénérer et l’air deviendrait plus pur, les cours d’eau, les mers et océan ne seraient plus souillés, et comme l’homme redeviendrait chasseur-cueilleur, les mammifères et les poissons deviendraient une denrée rare. Dans certaines contrées du monde on trouve déjà de nombreux insectes ou reptiles au menu des restaurants ou sur les étals de marchés, et cette denrée serait particulièrement prisée également car chez les chinois, les rat, les chiens, les chats, les sauterelles les cafards et même les scorpions font partie du régime alimentaire. Ici à Madagascar j’ai vu également des insectes sur les étals de certains marchands et de nombreuses personnes ont déjà mangé du boa, du crocodile, des oiseaux sauvages ou du porc-épic. J’ai également goûté à la viande de crocodile qui, si elle sent fortement la vase, est assez grasse. Même la viande de requin se vend sur les marchés et il n’en reste plus à la fin de la journée car il n’y a pas de frigo et ce que les mouches n’ont pas dévoré, la population se le partage le soir.
Donc ici dans la brousse, je me prépare déjà pour cette fin programmée car j’essaie par tous les moyens de me passer d’énergie fossile, même si c’est très difficile et surtout très onéreux. Pourtant le soleil me permet déjà de produire assez d’énergie pour regarder la télé, charger mon ordinateur ou même pour brancher un ventilateur sur pied quand il fait trop chaud ainsi que de me servir d’un robot de cuisine pour faire des jus de fruits ou autres soupes et légumes hachés. Par contre, en ce qui concerne le suppresseur pour faire l’appoint de mon château d’eau et pour le chauffe-eau j’ai encore besoin d’un groupe électrogène avant d'augmenter la surface de mes panneaux solaires. Bien sûr, je ne produit pas encore assez pour être indépendant en ce qui concerne l’approvisionnement de nourriture mais j’ai l’intention de m’équiper en grillage assez fin pour faire de la pisciculture au bord du lac et également de faire un élevage de volaille de caprin et de lapins car la superficie des terrains n’est pas limitée et pour très peu d’argent on peut en louer ou en acheter. Pour l’instant les arbres que j’ai plantés ou ceux qui étaient déjà sur les terrains me donnent assez de satisfactions car certains portent déjà des fruits que je consomme avec délices. En ce qui concerne les légumes, c’est un peu plus difficile car je suis obligé d’aller chercher de la terre cultivable avec la remorque que je tracte avec le 4x4. Le sable n’étant guère favorable qu’à la plantation du manioc qui est une plante très appréciée car elle se prépare de différentes façons et parmi les nombreuses recettes j’apprécie beaucoup des chips comparée à celles vendues dans nos supermarchés mais faites avec des pommes de terre. La saveur est presque la même. Ce que j’aime beaucoup également se sont les petites bananes trempées dans une pâte à crêpes et frites dans l’huile. Les sambos, les nems et autres fritures qu’on trouve sur les étals des marchés locaux sont pour la plupart des coupe-faim efficaces et surtout très bon marché (environs 0,40€ les dix) mais il faut déjà avoir très faim pour être capable d’en avaler autant. Ce qui est très bon marché et très prisé également sont les pâtes de marque « Appolo ». Ce sont des pâtes chinoises vendues séchées en briquettes avec un sachet de poudre à diluer dans un peu d’eau et chauffé pendant quelques minutes. C’est juste la quantité pour calmer une grande faim et c’est également très bon marché (Environs 0,14€ le sachet individuel). Bien sûr tout cela ne vaut pas la cuisine française mais pour ceux qui ne sont pas trop difficile, on peut s’en satisfaire, surtout dans une ambiance conviviale. Bien entendu la bière est amère et ceux qui en boivent régulièrement ont certainement des papilles en mauvais état. Pour ma part, je préfère de loin une espèce de panaché vendu en bouteille avec 1% d’alcool auquel j’ajoute un peu de sirop de fraise ou de grenadine pour atténuer l’amertume. Les sodas étant trop sucrés et les jus de fruits ne se conservant pas plus de quelques heures sans réfrigérateur et à peine une journée dans un réfrigérateur. Je trouve que l’eau en bouteille est également un peu amère et j’y ajoute également du sirop de menthe ou autre. Je préfère réserver l’eau du puits pour les autres usages même si les habitants locaux la boivent quotidiennement sans problèmes. Voici donc une fin d’un monde comme je me l’imagine, mais l’imagination humaine n’ayant pas de bornes, des solutions de rechange sont certainement déjà programmées, du moins je l’espère.

Février 2011

Hôte de la nuit

Comme tous les soirs, dès la nuit tombée je me jette sur mon lit avec la fatigue provoquée par une journée bien remplie. Les chaînes de télé dont les programmes sont décalés de deux heures par rapport à la France métropolitaine passent pour la plupart des navets genre séries américaines pour mémés en recherche de sensations fortes du genre : « je t’aime, moi non plus ».
Les émissions sur la nature dont on ressasse inlassablement les mêmes reportages commencent à saturer eux aussi. Mais qu’importe le programme, pourvu qu’il fasse dormir. J’étais donc ce soir là dans mon premier sommeil quand je suis réveillé par une douleur inhabituelle dans le dos. Je pensais m’être cogné quelque part dans la journée et que la douleur se soit « réveillée ». Je me lève alors et le mal ressemble de plus en plus à la douleur d’une piqûre de guêpe. Pourtant nul insecte volant dans la pièce. Je pense aussitôt au petit scorpion que j’ai découvert le jour avant dans le compartiment réservé aux pommes de terre dans la cuisine et qui s’est caché entre les légumes quand j’ai voulu le prendre pour le remettre dehors.
Puis je commence à inspecter le lit en déplaçant les oreillers et je distingue alors une scolopendre de près de 15 cm de long muni de redoutables dards au bout de la queue. Avant d’avoir eu le temps de chercher mes savates pour lui taper dessus en lui rendant la monnaie de sa pièce, il avait disparu et j’ai eu beau retourner le matelas, secouer les draps et les taies d’oreillers, mon hôte indésirable s’est volatilisé, certainement à travers les planches du parquet dont les joints sont tout, sauf étanches. J’avais l’intention de couler une dalle en béton sur ces planches afin de rendre ce sol étanche aux petite bêtes qui ne se privent pas de me rendre une petite visite de temps en temps. Mon expérience des insectes de Madagascar s’est ainsi enrichie et après avoir eu une piqûre de guêpe tueuse, mon corps s’est vaillamment défendu cette fois encore contre le venin de scolopendre. A quand la prochaine expérience ? En tout cas si je vois presque journellement des serpents de toutes tailles, ils sont tout à fait inoffensifs et se cachent dans la végétation dès qu’on s’approche d’eux. Il est même difficile de les photographier car ils s’aventurent rarement en terrain découvert. Il y a également des lézards dont la taille adulte peut avoisiner les trente à quarante cm. Ils sont effrayants car ils n’ont pas leur pareil pour remuer les feuilles en se sauvant et souvent on les entend avant de les entrevoir, mais là encore ils sont totalement inoffensifs. Les animaux vraiment dangereux sont des moustiques femelles d’une certaine espèce (anophèles) qui peuvent transmettre le virus du paludisme. Mais là encore, tous les dépôts de médicaments sont fournis en médicaments et un traitement de trois jours avec des injections permet d’être remis sur pied. Le propriétaire du logement de Tana qui est anthropologue a un remède de grand-mère assez efficace d’après lui et qui consiste simplement à boire de la tisane de feuilles de goyaves qu’on trouve partout ici et même dans la capitale.

L’extraterrestre

Imaginons que nous soyons en mesure de faire fonctionner une machine à remonter le temps et que nous nous retrouvions à l’âge du fer. Mais comme il n’est pas rentable de chercher du fer dans le sol malgache, ce métal il arrive par bateaux entiers sous forme de voitures démodées ou autres marchandises à bas prix qui souvent ne passent pas le cap de quelques utilisations. Mais tout est recyclé avantageusement et les pièces les plus recherchées sont sans nul doute les lames de suspension des véhicules qui permettent, après un passage dans le feu et sous le marteau du forgeron local de devenir des genres de machettes servant à débroussailler, couper du bois, ouvrir une noix de coco, peler la canne à sucre, tuer un poulet et le débiter en morceaux ou tout simplement comme arme. Mais là ne s’arrête pas la transformation des objets importés. Les tonneaux de 200 litres vides sont souvent recyclés en brouettes, ou tout simplement comme renfort métallique sur les portes ou les volets des maisons d’habitation ou des petites boutiques. Les boîtes genre « Nestlé » servent de mesure pour les céréales comme le riz ou autres marchandise de petite taille ainsi on a le gobelet ou madicot fait dans une boîte de lait condensé et le kapok qui a la contenance d’une petite boîte de sauce tomate concentrée. Ainsi on vend par exemple les arachides dans une boîte de sauce tomate ou dans une boîte de lait concentré selon la quantité demandée. Il en va ainsi du sucre, de la farine des haricots secs, du riz et bien d’autres marchandises difficiles à détailler. D’autres fruits et légumes sont souvent vendues au tas. Par exemple un tas de tomates consiste en trois tomates de base et une au-dessus ce qui forme une pyramide. Ces tas se négocient le plus souvent à raison de mille francs le tas (0,07 à 0,08€)
Peu de commerçants possèdent des balances et contournent ainsi la difficulté à vendre au poids.
Je suis actuellement en train d'agrandir ma vision dans un des derniers sanctuaires de la nature où des milliers d'hectares de forêts primaires sont irrémédiablement détruits sans arrêt par le feu pour la culture sur brulis et naturellement pour produire du charbon de bois qui est le seul moyen de chauffer les aliments même chez les foyers aisés de la capitale.
Le bois se fait de plus en plus rare et il se vend de plus en plus cher ici alors que paradoxalement j'ai testé moi-même avec succès un four solaire en entonnoir que j'ai fabriqué de façon empirique avec un bout de tôle galvanisée très fine et trois vis Parker.
Ainsi le logement que j'occupe actuellement à Antananarivo (Madagascar) appartient à une famille de sept personnes dont le père est anthropologue au Centre de Recherche pour l'Environnement et la mère travaille en tant qu'inspecteur du travail. Pourtant ils ont pris l'habitude de faire cuire leur riz journalier avec du charbon de bois produit avec une espèce d'Eucalyptus qui pousse assez rapidement mais qui appauvrit le sol. Les salaires sont très bas, ainsi un prof de fac perçoit un salaire inférieur à 400€ par mois. Un employé peut s'estimer heureux avec un salaire de 100€ mensuels pour un travail hebdomadaire de 40 heures. De nombreuses personnes vivent avec une ressource ne dépassant guère un € par jour. Ainsi dans le journal local j'ai lu aujourd'hui un article disant qu'une femme de ménage est payée en moyenne 11€ par mois dans la capitale mais elle est nourrie et logée et les frais médicaux sont généralement pris en charge par l'employeur sans que cela soit une obligation. Quand je dis "nourrie", cela veut dire du riz tous les jours et si elle a de la chance, trois ou quatre fois par mois un peu de viande ou de poisson s'il y a des restes. Bien sûr le travail ne manque pas car elle est debout de quatre ou cinq heures du matin à huit ou neuf heures du soir à faire toutes les lessives à la main, la corvée d'eau qu'elle doit aller chercher à la fontaine du quartier où elle en profite pour se laver les pieds en les frottant contre le bord du trottoir. Les pieds sont souvent parcourus de larges gerçures car de nombreuses personnes courent pieds nus toute l'année. Faire à manger pour toute la famille, le nettoyage, le gardiennage et souvent ces jeunes personnes doivent subir les colères de l'employeur quand elles ne deviennent pas tout simplement l'objet sur lequel leur employeur rejette ses propres frustrations. D'après les statistiques, 82% des enfants âgés de 5 à 17 ans économiquement actifs; soit 1 534 000 enfants, effectuent des travaux qualifiés selon les textes en vigueur de travail dommageable. La plus grande majorité de ces enfants sont employés dans l'agriculture, l'élevage et la pêche, surtout en zone rurale. En milieu urbain, ils sont employés comme domestiques (certains malgaches appellent eux-mêmes cela «l’esclavage moderne").
Le découragement se sent partout et les efforts de replantations d'arbres (grâce aux aides étrangères) sont systématiquement réduits à néant par des éleveurs de zébus qui brûlent tout pour gagner des pâturages. Ou encore coupent des arbres (dont le bois de rose) très recherchés pour l'exportation par conteneurs. Les forces de l'ordre n'ont aucun moyen pour poursuivre les incendiaires ou les destructeurs de la forêt car ils sont bien trop occupés à récolter des koli koli (pots de vin) pour mettre un peu de beurre dans les épinards, quand ils ne sont pas simplement de mèche avec les destructeurs de la nature ou d'autres bandits de grands chemins.
La Grande Île comme l'appellent les malgache est condamnée à un phénomène de désertification, et avec elle tout le patrimoine faunistique et floristique qui est un des plus important au monde sur le plan de l'endémisme.
J'essaie dans la mesure de mes moyens de découvrir quelques unes de ces richesses de la nature avant leur disparition pure et simple.
Essayer de sauver ce qui reste serait donner un coup d'épée dans l'eau car un niveau d'instruction minimum est réservé à 25% de la population de l'ile qui compte tout de même 18 000 000 d'habitants. Chacun étant trop occupé par n'importe quel moyen à remplir son bol de riz journalier plutôt que de se préoccuper de l'avenir de leur environnement.
L'économie du pays se trouve dans une dégradation continue et le petit commerce se trouve en pole position. Ces petits métiers que sont la vente à l'étalage souvent à même le sol. La vente d'aliments cuits reste très répandue. Des fruits et légumes, des produits souvent contrefaits venant de Chine se vendent partout encombrant les trottoirs de la capitale et obligeant les piétons à marcher entre la circulation routière. Des véhicules des années cinquante ou soixante (2CV ou R4) fumants et crachant des métaux lourds à volonté en créant d'immenses embouteillages font de la capitale une des villes les plus polluées au monde. Il faut y compter environs six mille taxis (2CV et R4 en majorité) et 1200 minibus qui transportent des passagers, tout cela sans compter d'innombrables 4 X 4 retapés qui crachent des nuages de fumée noire. Et tout cela sans un seul feu rouge aux nombreux carrefours des villes et les panneaux de circulation sont directement coupés à la base avec un marteau et un burin pour récupérer la ferraille ou la tôle. La police essaye tant bien que mal à accélérer le flux des véhicules pour éviter les bouchons, mais c'est sans compter sur les nombreux véhicules qui tombent en panne sèche ou encore à cause des charrettes à bras qui transportent des sacs de riz, des briques ou d'autres marchandises.
La végétation est systématiquement rasée et l'herbe, quand il n'y a pas de zébus qui paissent est coupée à la faucille et transportée dans des sacs. Même la récolte de riz se fait encore à la faucille et la paille de riz sert à couvrir les toitures des fermettes jusqu’aux abords immédiats de la capitale.
Telle est une partie de la triste constatation que j'ai faite sur ce pays qui pourrait être un Eden s'il n'y avait pas le plus grand des prédateurs que la terre n'ait connu: Homo sapiens qu'on devrait très justement renommer en Homo diabolicus.
C’est vraiment dans une posture très inconfortable que je reçois mes courriels actuellement car du haut de mon château d’eau j’ai de plus en plus de mal à rester connecté. Peut être à cause du cyclone qui est passé la semaine dernière et qui provoquait des perturbations atmosphériques. Mais après trois jours il s’est essoufflé et le calme avec le soleil est revenu. Pourtant la réception n’est pas parfaite alors j’ai trouvé une combine car en tapant simultanément sur la touche « alt gr »qui se trouve à gauche de la « barre espace » et sur une des touches de direction je peux changer l’affichage du bureau en passant de l’affichage paysage en affichage portrait et ainsi la clé USB qui me sert d’antenne pour capter le réseau se trouve à la verticale au-dessus de l’ordinateur. Donc je place mon ordinateur sur le toit de la voiture en me branchant sur la batterie par l’intermédiaire d’un convertisseur et debout sur le marchepied du véhicule je reçois mes courriels au bord de l’océan Indien qui n’a pas volé son nom avec un indien comme moi…

Ici, je me couche vers vingt heures car le matin je suis éveillé dès quatre ou cinq heures. Je prends une douche à mon réveil, puis un bon café et j’attends Maman’i Kambana qui vient faire la cuisine sous un abri près du garage que j’ai aménagé avec un évier en inox avec de l’eau courante et un plan de travail, mais elle persiste à éplucher les légumes assise par terre dans le sable avec devant elle une grande coupole tressée où elle pose les épluchures. Pour faire la vaisselle c’est identique, elle prend de l’eau dans une bassine en plastique et lave le tout dans l’eau de la bassine assise à même le sol. Je n’essaie plus de lui faire comprendre que ce n’est pas de cette façon qu’on fait la vaisselle car il est plus simple pour moi d’attendre qu’elle soit partie et de refaire la vaisselle à ma manière. Pour l’ail, les oignons et les tomates, je la soupçonne d’en grappiller un peu pour emmener chez elle dans un des nombreux plis de ses habits alors je lui demande juste d’éplucher les légumes très prisés comme les oignons et le gingembre quant à l’ail, j’ai trouvé une astuce qui me fait gagner beaucoup de temps car je sépare les bulbilles et je ne coupe que l’extrémité qui les lient pour former la gousse d’ail. Puis je place le tout dans mon mixer et quand les aulx sont bien mixés, il ne me reste plus qu’à y rajouter de l’eau et les épluchures qui sont plus légères que l’ail en lui-même flottent à la surface. Il ne me reste plus qu’a les récupérer avec une petite passoire pour les jeter.
Vers huit heures les deux ouvriers arrivent et leur donner du travail alors qu’ils ne parlent pas français n’est pas toujours chose aisée, mais je me débrouille en leur faisant un dessin si je n’y parviens pas avec des gestes. Bien sûr ce n’est pas toujours facile.
Ainsi dernièrement j’ai demandé à l’un d’eux de me ranger au sec les planches inutilisées qui étaient empilées dehors. Au bout d’un moment l’autre ouvrier est venu m’appeler et je l’ai accompagné au tas de planche et j’ai découvert une espèce de porc épic agonisant que les malgaches considèrent comme un gibier. Finalement j’ai constaté que le porc épic avait des traces de coups et en plus sous le reste des planches il y avait un nid avec cinq petits. Pour punir l’ouvrier et lui montrer que je n’aimais pas du tout ses manières j’ai demandé à ce qu’il jette l’animal le plus loin possible dans le lac car si je lui avais demandé de l’enterrer il aurait été capable de le déterrer dès que j’avais le dos tourné pour l’emmener chez lui. Quant aux cinq petits, ils dorment sagement toute la journée blottis les uns contre les autres et le soir venu je leur donne une assiette de lait ainsi que quelques vers de terre dont ils raffolent. Ils ne semblent pas trop traumatisés par l’absence de leur mère.
Je passe beaucoup de temps ici aussi à planter, nettoyer, semer et il faut que j’avoue que c’est très difficile car lorsque les graines lèvent le soleil implacable les brûle sans leur laisser de chance alors j’ai confectionné un jardin sous abri, mais quand les graines lèvent elles ont des tiges démesurées qui cherchent la lumière. Et pour d’autres graines, cela ne doit pas leur convenir d’avoir trop chaud. Mais je trouverai car ce n’est certainement pas le climat qui va se plier à mes volontés. Il ne faut parfois que savoir comprendre la langue de la nature pour trouver en elle une alliée.
J’ai confectionné aussi un poulailler car tous les jours on vient me proposer d’acheter des poulets. Cela fait presque huit jours qu’on mange du poulet tous les jours et j’en ai encore une bonne dizaine en réserve dans mon poulailler. C’est toujours mieux que la viande de zébu ou de porc qui est dure comme de la semelle car elle n’est pas passée en chambre froide de deux à trois jours comme c’est le cas en France, ce qui a pour effet de rendre la viande plus tendre.
Aujourd’hui on a mangé un gros poisson de 50cm de long qui venait d’être pêché dans le fleuve car il frétillait encore. Il faisait deux kg et j’ai payé en tout 1,10€. Il faut dire que pas plus tard qu’hier j’ai soigné ce pêcheur en désinfectant une plaie de près de 5cm au niveau du tibia. Je pense qu’il s’est fait cela avec sa machette dont l’outil se désolidarise assez facilement du manche.
Ca y est, comme plus personne n’a revu le crocodile du lac, la pêche aux alevins a repris son droit et ce n’est pas moins d’une dizaine de couples avec leur moustiquaires qui ratissaient les bords du lac hier avec parfois de l’eau jusqu’à la poitrine.
Je trouve ici des satisfactions qui étaient impossible à trouver en France car le mauvais temps, le froid et la vie chère y rendait la vie difficile. Ici tout est facile et bon marché pour les étrangers qui touchent une retraite de la France. Bien sûr pour les malgaches la vie est très dure et je pense qu’ils ne doivent pas se coucher tous les jours avec un ventre bien rempli. D’ailleurs il est rare de voir un malgache obèse. Jusqu’à présent je crois me souvenir d’en avoir vu deux. Par contre des malgaches maigres et petits il y en a des millions.

La vie de tous les jours à MadagascarLa vie quotidienne à Madagascar

Write a comment

New comments have been disabled for this post.

May 2012
M T W T F S S
April 2012June 2012
1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31