Frijase in Normantagne
Monday, August 1, 2011 3:20:16 PM
Elle ne savait rien de ce qui l’attendait. Depuis quelques années, quelques décennies même, elle dormait dans son étui en velours. Elle avait été posée là après un cours de musique. Le même cours que d’habitude : laborieux, abrégé. C’était donc avec un certain soulagement qu’elle avait vu se rapprocher la valisette qui signifiait pour elle une semaine de repos à l’abri des tortures infligées par son propriétaire.
Ce matin là, un mardi, froid et glacial comme d’habitude dans les Vosges elle avait senti la valisette bouger. Les mardi ont une certaine propension à être froids et glaciaux dans les Vosges. Autant le dire. Loin de ces considérations météorologiques elle savait qu’elle partait pour une journée de brinquebalement, de cours au collège, de cantine, de blagues idiotes et de dragues à coup de « tu peux m’prêter ton blanc steuplé ». Une journée ordinaire de collège quoi. C’est le soir qu’elle était enfin utile. Elle était sortie de son étui, son assemblage ne durait pas plus de deux minutes, le pavillon était déjà solidaire du corps inférieur. Le bocal l’était vis-à-vis du corps supérieur. Il suffisait donc d’assembler ces deux parties, ajouter le bec et elle était prête à jouer son rôle. C’est à se moment là que la torture commençait.
Les lèvres de son propriétaire se posaient sans aucune sensualité sur le bec. Serrant tant bien que mal l’assemblage fait entre celui-ci et l’anche. Peut de temps après un calamiteux pouuuuuetttttt était éjecté hors du corps de l’instrument. Il était le premier d’une longue série qui ne tardait pas à venir. Elle perdait en une demi-seconde tout le raffinement dont elle s’était évertuée à se parer pendant la semaine de repos. Oublié le corps d’ébène luisant de mille soleils, oublié l’étui de velours à la douceur vaporeuse. Ne subsistait que cet horrible amas de sons. Comme une bouse de vache dans un champ de pâquerettes. Le cours n’était qu’un ramassis de sons aussi faux les uns que les autres, éjectés tant bien que mal, comme pour s’en débarrasser. Le seul morceau joué était « Requiem pour un palmipède » sur un tempo allegro presto subito mâtiné de ‘qu’on en finisse’ marmonné par un professeur à bout de nerfs et conscient que les performances de son élève approchaient dangereusement ses propres limites physiologiques. Notamment en ce qui concerne son système auditif.
Après ce cours, elle fut de nouveau démontée, rangée soigneusement. On aurait pu penser que son détenteur avait l’esprit suffisamment vicieux et dérangé pour prendre autant de soin à ranger un objet que pourtant, toutes les semaines il torturait. Hors qu’il n’en était rien. On lui avait simplement dit d’en prendre soin. Peut-être aurait-il fallut aussi lui dire d’en jouer correctement. Un oubli sans doute. Quoiqu’il en soit, elle vit le couvercle se refermer sur ses clés luisantes et entendit le double ‘clac’ des fermetures se refermant et signifiant la fin temporaire de son calvaire. Elle pouvait souffler un peu. Ce qu’elle ne savait pas, c’est qu’elle resterait enfermée ainsi près de vingt-cinq ans.
CATALOGUE
- « Saint-Jean le Thomas, tu connais ? »
- « Euh non. Moi tu sais, à part les Vosges…. »
- « Bon, alors on fera une petite fête pour mon départ à l’Ile de Man là-bas »
- « Ah.. si tu le dis. Il faut un passeport ? »
- « Pour l’Ile de Man, oui bien sûr »
- « Non, pour St Jean le Thomas. C’est que je ne suis jamais allé en Normantagne moi »
- « Ah ! non non, tu viens juste avec un instrument de musique. On va faire un groupe de frijase pour Franpi, ça te dit ? »
- « Euh oui, je vais voir ce dont je peux me munir. Je te redis ça plus tard »
C’est ainsi que débuta l’aventure la plus rocambolesque de ces derniers mois. Sous le prétexte fallacieux de se débarrasser de la p’tite sirène et de bien être sûrs qu’elle s’en aille vers les rivages de la perfide Albion, nous avions convenu avec elle de se retrouver en Normantagne, sorte de no man’s land entre la Normandie et la Bretagne pour
- d’un, lui faire sa fête
- de deux, la jeter à la baille et s’assurer qu’elle parte bien vers l’ouest rejoindre son chéri et l’ile des chats sans queues.
Comme l’occasion était belle pour se revoir tous, nous décidâmes d’en profiter pour gratifier Franpi d’un cadeau à la hauteur de son exigence pour la musique. En plus, c’était une façon de rendre service à Garance en l’acclimatant à la musique ‘live’ et lui montrer que les sons déstructurés ne proviennent pas toujours d’une membrane en papier dans le pire des cas ou en polymère dans le moins pire. Le meilleur des cas étant l’absence de son.
C’est la raison pour laquelle après m’être longuement interrogé, je décidai d’exhumer ma clarinette qui roupillait telle une belle au bois dormant dans son lit de velours. Je déposai un baiser sur son anche et caressai son corps en bois d’ébène afin de la réveiller en douceur. Bien sûr son corps était quelque peu ankylosé et engourdi. Les années d’inactivité avait laissé quelques traces sur son magnifique corps qui reprenait vie sous mes doigts. Elle était mon Pinocchio, j’étais son Geppetto. Je lui insufflai la vie avec la plus grande délicatesse qui soit. C'est-à-dire sans l’aide de ma tronçonneuse : Son anche était sèche comme un discours de Guéant. Je dus la démonter et la laisser tremper dans un peu d’eau puis la faire sécher à nouveau pour espérer pouvoir m’en sortir un son. Une fois toutes ces vérifications faites, toutes les précautions prises (distributions de flyer au voisinage, coupure momentanée de la route jouxtant la maison, pose de bouchons d’oreilles sur les animaux domestiques du voisinage) j’entrepris d’extraire, devrais-je dire ‘pousser’ un son hors de l’instrument. Le retentissant COOOOOOOUAAAAAAAAACCC qui s’exhala hors du cylindre me réconforta et me démontra que je n’avais rien perdu de mes compétences.
Quand la fête arriva, nous nous munîmes tous d’un instrument et quand le moment fut propice, la cohorte d’autoproclamés musiciens que nous sommes se mit en formation. Tous munis d’au moins un instrument, le concert pu commencer. Le concert fut.. comment dire… surprenant. Nous avions osé le mélange d’instruments pour le moins hétéroclites : Un biniou, une clarinette, des tambours tibétains à prière, une perceuse-visseuse et un saxophone alto. Bien sûr, pour respecter le véritable esprit qu’il faut insuffler au frijase nous jouions sans partitions, chacun émettant le son qu’il peut ou qui lui fait plaisir suivant son niveau de technicité.
Le résultat fut à la mesure de se que nous attendions. Un grand moment d’anti-musique. Comme un vaccin inoculé à nos tympans. Après cette performance nos oreilles, celles de Garance et même celles de Franpi et Aurélie étaient prête à entendre tout ce que la vie peut produire comme sons. Nous avions, et j’en suis intimement convaincu, effectué un grand pas pour la musique. Les bases du frijase étaient lancées : n’importe quel instrument, n’importe comment, n’importe quand. Et c’est à St Jean le Thomas, au pied du mont St-Michel que ca s’est produit.
Je me demande si l’office du tourisme a mis une plaque d’ailleurs.
EPILOQUE
Les nouvelles récentes que j’ai prises sur la région m’ont appris qu’on trouve de plus en plus de sanglier morts sur les plages de Normantagne. Je crains que nous n’ayons un peu exagéré. Peut-être que le monde n’est pas encore prêt pour notre musique ?
Merci à Franpi d'avoir mis une photo qui m'a inspiré cette histoire. http://www.franpisunship.com/archives/2011/07/31/21712230.html#comments





