Monday, 6. April 2009, 11:32:48
Impressions, Image
C'est une île au flanc des Alpes, la seule de son pays, et c'est une île aux souhaits.
Des légendes se transmettent sur elle: comment s'assurer d'un mariage heureux en portant sa promise jusqu'en haut des quatre-vingt dix-neuf marches; ou l'histoire de l'Empereur déchu. Mais c'est surtout une île aux souhaits.
L'église sur l'île abrite une cloche et il est dit que, miracle de la Chrétienneté ou pouvoir magique païen de l'ossuaire ancien sous les fondations, quiconque fera sonner la cloche trois et uniquement trois fois, verra son voeu s'exaucer.
Or, rien de plus dur à accomplir: un coup sec sur la corde, et la cloche s'ébranle, mais ensuite continue à tinter sur sa lancée. Cinq, sept, onze fois avant de s'éteindre. J'avais demandé le bonheur pour tous les hommes sur terre, et malheureusement j'ai échoué: il nous faudra tous encore patienter.
Sunday, 29. March 2009, 15:59:57
Petits riens
Dira-t'on jamais la mélancolie des chambres d'hôtel? De ces heures où minuit passé il aurait été raisonnable de couper la télévision et ses vingt dégoisantes chaînes, d'éteindre la lumière et de fermer les yeux, il aurait été raisonnable de ne pas écouter l'insomnie et les idées noires. Qu'il a dû y en avoir des soupirs de prédécesseurs sur ce lit, de ces soudains battements au coeur où soudain on voudrait être partout ailleurs qu'ici.
Sur la table basse sont posés les documents, les fascicules, déjà la conférence est un souvenir, un homme à noeud papillon enlève les affichettes et installe à la place des panneaux géants vantant les techniques de reconstruction corporelle sans intervention chirurgicale - le thème du meeting d'après; les participants se sont dispersés, je suis là encore, moi, pour trois jours de plus: une histoire de billet d'avion. Je pensais être soulagé: plus de ces débats difficiles où la moindre intervention me mettait à la torture, de patauger avec mon anglais balbutiant. Et pourtant, elle est venue, la mélancolie. De celle qu'on ne soigne pas avec les notes de frais. Autour de moi, des couples cosmopolites âgés ou non bâfrent, bâfrent des heures durant, puis interrompent leur inquiétante mastication sans fin, pour aller au salon boire thé, café avec des pâtisseries pleines de crème. Les enfants vont à la piscine du sous-sol et reviennent comme ils sont descendus, en hurlant. Qu'est-ce qu'il pleut, aussi. Ici je me sens seul, je me sens triste, les grandes glaces me renvoient mon laid visage, vieilli, avec ses cernes. Ici je suis loin de chez moi et rien ne console, ni les draps blancs, ni le service, ni les égards. Dira-t'on jamais la mélancolie des grands hôtels?
Friday, 6. March 2009, 09:42:28
Petits riens
Ou comment découvrir après-coup l'erreur que ça a été de se lever...
Saturday, 14. February 2009, 17:53:24
Petits riens
Tard dans la soirée, un dictionnaire de synonymes dans les mains, je me prends tout à coup à chercher un adjectif qui m'échappe. Las : à tel point que je me demande à présent s'il existe, ce maudit mot.
Il décrit une sensation que j'éprouve souvent pour mon malheur, douloureuse et soudaine, à m'amener la larme à l'œil. Imaginez: j'assiste, mettons, à un mariage. Cérémonie solennelle, l'aboutissement en quelques instants de préparatifs de plusieurs mois - et de rêves à deux de plusieurs années, la consécration d'une union. C'est le jour, ou l'un des jours, le plus important d'une vie.
Soudain, éclair de lucidité amère. Est-ce les blagues grossières, les ratés de la cérémonie, le centième sourire figé des mariés adressés au centième convive venu les féliciter, peu importe: transparaît la pantomime, la vulgarité, l'artificiel; et nous tous: de mauvais acteurs auto-convaincus, s'ingéniant en vain à faire se dépasser ces moments de la banalité triviale. Sous cette lumière dégrisante, rien ne peut plus paraître beau, rien ne peut plus paraître un événement, rien ne semble sérieux et à la hauteur de nos grands mots, de nos grandes notions, de nos espérances.
La recherche via un dictionnaire de synonymes, c'est du billard à deux, trois, six bandes. Partir d'une notion incomplète, une des nuances, pour trouver, non pas directement le mot cherché, mais un synonyme qui mènera à un synonyme, peut-être lui-même synonyme du mystérieux inconnu.
Je n'ai pas trouvé; 'sordide', 'grotesque', 'trivial' s'en approcheraient le plus.
Monday, 12. January 2009, 16:52:56
Petits riens
...ou les grands débats philosophico-idiots de glande post-déjeuner.
Qui, de la main, du stylo ou de la feuille, est le plus (ou le plus souvent) responsable de la mauvaise écriture, les pâtés, les lettres tremblées, tout l'illisible? La main pataude? Le stylo fuyant? Le mauvais papier?
Pour ma part, j'ai répondu: les feuilles.
Wednesday, 7. January 2009, 10:50:13
Image
Saturday, 20. December 2008, 13:24:23
Petits riens
Il y a cette habitude, qui serait typiquement française, de demander autour de soi, après une pièce de théâtre, un film, la lecture d'un livre, une exposition, ce qu'il faut en penser: la peur de ne pas être de la majorité, trop de modestie et de manque de confiance dans son propre jugement.
Mais elle, et je n'avais jamais vu ça auparavant, va plus loin encore. Elle est celle qui me demande en plein film, ce qui s'y passe et si c'est bien tourné. Elle est celle qui me chuchote des questions sur le réalisme de la relation entre le bellâtre et la demoiselle, qui commence à peine à fleurir sur la scène de l'amphithéâtre. Elle est celle qui s'interrompt à la page 78 pour demander si c'est un bon écrivain. Plus seulement une atrophie du jugement, mais comme une forme de fatigue, un espoir de raccourci. J'en suis ravalé au rôle servant de facilitateur, non d'un sens critique, mais de sensations élémentaires et d'actes basiques: lire, regarder, sentir - prémâchage. Non pas un arbitre du bon goût, mais un appareil d'électroménager culturel. De quoi me sentir, à chacune des naïves saillies, complètement interloqué, avec cette pointe d'agacement: comme à une blague médiocre, qui éveille le soupçon d'une moquerie cachée, à se répéter trop souvent.
Saturday, 22. November 2008, 18:16:46
Histoires
C'était un roi d'Ecosse, guerrier dans l'âme, au temps où de ce pays rude, indiscipliné et sauvage, dont les nobles vivaient de rapine de bétail et à l'occasion descendaient de leurs collines défier les arrogants et riches Anglais.
A l'une de ces campagnes, les armées écossaises et anglaises se faisant longuement face en silence, dans le seul bruit de piaffements retenus et de cliquetis d'armure, d'un cri, l'épée levée, il donna le signal de l'assaut et s'élança à la tête de ses braves. Atteignant la ligne ennemie, il vit les soldats anglais s'écarter au lieu de se jeter à sa rencontre: tout à son action, étourdi d'héroïsme et par le fracas des lourds sabots de son percheron au galop, le fier Roi ne s'était pas aperçu qu'aucun de ses vassaux ne l'avait suivi. Les Anglais l'entourèrent et tranquillement le cueillirent prisonnier, avec un mélange de respect et de raillerie. Rendant son épée, il se retourna: derrière les nappes de brouillard, on entendait, pas si loin de là, ses chevaliers immobiles ricaner.
Wednesday, 5. November 2008, 12:24:21
Petits riens
* Dérivé de l'occitan: avoir la cagne= avoir la flemme, le coup de barre
Une nuit blanche, à regarder les résultats des élections américaines, en zappant par moments de faiblesse sur de fascinantes bouses télévisuelles. Vu le boulot et la crève qui s'annonçait, ce n'était pas bien malin; j'en bave à présent, à transpirer de froid, grelotter de fièvre, avec les mains qui claquent et les dents qui tremblent, le coeur lourd et des haut-la-tête. Ce soir ce sera donc avec un grog que je porterai un toast de bonne chance à Obama.
Thursday, 23. October 2008, 16:56:24
Histoires
D'un vieux livre sur la Nature, parmi des poèmes ou des citations, un extrait inattendu de lettres de prison de la révolutionnaire allemande Rosa Luxemburg (fusillée en 1919) dont je ne connaissais rien de la vie: l'exemple d'une captive s'égayant au moindre signe du dehors, un nuage, un oiseau.
Un détail caché m'a intéressé. Rosa L. houspille ses correspondants; dans ses lettres, elle est d'une extrême sévérité pour ses compagnons de parti, pour d'autres sympathisants: trop lâches, mous, inconsistants, pusillanimes, tièdes - le pire défaut à ses yeux. Et elle rajoute: "à tout faire, je préfère le comte Westarp" [un monarchiste, ennemi, donc] "... c'est un homme, lui". Une petite note malicieuse de bas de page nous apprend que le comte W. avait, dans un violent discours, parlé à propos d'elle en plein Reichstag, le parlement allemand, de ses "yeux en amande au regard de velours".
De là, ma rêverie: un homme, une femme, d'un bout à l'autre de l'échiquier politique, opposés par une lutte à mort, séparés par tout: éducation, idéologie, milieu. Sans doute ne se sont-ils jamais parlés directement. Et pourtant, comme une affinité élective qu'ils ne s'avouent ni l'un ni l'autre, inexprimée mais pointant parfois entre les lignes des discours de l'un, les lettres de l'autre; le comte, impeccable, moustache prussienne, droit, brutal, sanguin, loyal, galonné, de l'ordre de l'ordre avant tout; la révolutionnaire, idéaliste, cérébrale, poète, intransigeante, débordée, amère, la mèche échappée du triste chignon. Et les yeux en amande au doux regard de velours.
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