Skip navigation.

La Tablette-page

Pour les petits bouts de texte qui n'ont nulle part où aller...

Attention, taureau

,


Ces dernières semaines ont été occupées -et cela ne fera qu'empirer: j'essaie de pallier une année d'irrésolution en un petit mois de retroussage de manches. Difficile de forcer une complexion peu endurante; je rêve en vain de journées aux douze-quinze heures de concentration pleine le cerveau fumant, alors qu'à peine mises bout à bout une poignée d'instants, déjà je papillonne, je me disperse, je baille, je m'évade. J'imagine le mantra libérateur des potentialités d'un cerveau paresseux, le grand coup de pied salvateur d'un esprit somnolent, la recette-miracle qui me sauverait la mise. Je voudrais devenir une bête de somme quelque temps, après quoi le labeur accompli, je me laisserais tomber à terre pour récupérer des jours et des nuits entières. C'est une songerie illusoire d'aspirant au workaholicisme (huh?), je le sais bien: il n'existe pas de potion magique.
Sur la foi d'un témoignage emballé, j'ai tout de même essayé récemment le Red Bull, boisson énergisante qui sent le souffre en France, car interdite pour raisons sanitaires, jusqu'à il y a peu: lorsqu'il a été proposé une nouvelle recette, spécial France, remplaçant la molécule tabou, la taurine, par de la caféine. Ça n'a pas eu le résultat escompté: pas de coup de fouet à n'en plus sentir la fatigue, mais des rougeurs au visage et les yeux légèrement larmoyants comme si je couvais une fièvre. Le Red Bull m'a fait devenir bien plus rouge que taureau...

Sinon, petit sourire ce matin: ma carte magnétique de tram dix voyages, qui à deux unités de l'expiration, m'indique par écran interposé que je dispose d'un inespéré et providentiel crédit de pas moins de deux cent trente trajets. :cool:
Par contre, ça va être coton de faire avaler aux contrôleurs que je n'y suis pour rien...

Petit matin

,

Des fois je me dis que j'aurais aimé faire un boulot qui oblige à se lever vers quatre-cinq heures du matin. Le réveil sonne trop tôt, cueillant la pensée au milieu d'un rêve; mais il y a cette étrange volupté à se faire violence et à s'extirper des draps douillets. Il y a le bol de café siroté dans le noir, avec juste la petite lampe pour ne pas agresser les yeux encore ensablés. Au loin, un lampadaire papillonne, comme un salut de connivence. Sous la table je masse d'une main la cuisse chaude, tendue des deux heures de trotte d'hier soir, juste une sensation ténue comme si encore couché je m'étirais de tout mon long de contentement. La rue sous la fenêtre est étonnamment calme, sans voiture, et les ouvriers des deux chantiers proches ne font qu'arriver à peine et bavardent naïvement ou cherchent des outils dans des bruits d'entrechoquements de métal qui rendent le son paisible d'une ferronnerie. Volets ouverts, une vibration agite les vitres: les deux-trois habituels coups de vent, descendus de la montagne surplombant le village, inévitables à cette heure-ci même les jours sans air, et qui, venus de nulle part, semblent toujours quelque peu l'œuvre d'un magicien. Je fais l'ouverture de la boulangerie et provision de croissants sortis du four, y croise le boucher clignant des yeux comme un hibou, le tablier déjà souillé de quelque mystérieux transport de carcasse de viande que je n'ai pas les moyens d'acheter chez lui. A cette heure, sans se concerter, les commandes et les salutations se chuchotent. Le jour se lève; à la lumière naissante, deux corneilles découvrent sur la chaussée l'aubaine d'un campagnol écrasé dans la nuit - comment a-t'il fait son compte? - et se le disputent comiquement à moi à moi non à moi. Petit à petit, le ciel se découvre comme le paysage: le relief perd sa forme monolithique noire et menaçante; l'adret se ponctue de bosquets, prairies, bergeries, rochers, pigmenté comme le poumon d'un fumeur. Le ciel est gris, par volutes successivement déposées en couche, une crème battue céleste qui garde encore la trace du dernier mouvement de fouet. J'ai un frissonnement d'aise à voir s'élever mon souffle dans l'air fraîchi, je tire sur mon col, on est parti. Quelques heures de tranquillité devant moi pour finir ce que j'ai à faire; la journée est commencée.

Brume

La marche en montagne s'annonçait difficile: les éclaircies annoncées ne survinrent jamais. Nous étions seuls. La vallée et ses flancs étaient engloutis par le brouillard; la bruine ne cessait de crachoter que par instants, chassée par un petit vent froid se glissant alors dans le sous-bois.

Un écriteau indiquait le nom donné au sentier "Evocations et Empreintes", subtil et incongru comme traduit du japonais. Qui plus est, la forêt noyée de brume d'où surgissaient puis disparaissaient des silhouettes d'arbres tourmentés, le son étouffé de la cloche d'une chapelle très loin dans la vallée, seul bruit venant perturber les clapotis monotones des feuilles s'égouttant et nos deux légers halètements, nous plongeaient dans la tristesse tranquille et funèbre des histoires de fantômes asiatiques: du brouillard, on aurait pu sans s'étonner croire voir passer silencieusement une femme dans un peignoir défraîchi et aux longs cheveux noirs cachant son visage, errant sans but, trébuchant pieds nus sur les pierres.

De retour, déballant le sac à dos aux affaires trempées, il fallut se rendre compte: l'impression de maléfice n'était pas survenu en vain; l'étui de lunettes manquait.

Cul-de-poule

,

Dîner en tête-à-tête avec Élise dans mon petit rade préféré.
Toute ravigotée par le pécule de son travail estival, comme promis elle m'offre le repas. Les quelques petits avantages de l'égalité des sexes!

Sa première expérience dans la restauration semble lui avoir plu, malgré ses yeux encore très cernés qui trahissent le sept-jours-sur-sept - "c'est mon premier jour de récupération depuis juin!", dit-elle sur un soupir.
Elle a gardé l'assez irritante habitude de donner plusieurs versions contradictoires sans trop s'en rendre compte, ainsi que celle de parler un ton trop fort: l'homme penché sur des papiers que je distinguais derrière ses épaules, en soupirait parfois. Le repas était néanmoins agréable; volubile, elle abondait en anecdotes de restauration.

Je retiens que les récipients en alu où je prépare et sers les salades ne sont pas des saladiers comme je le croyais (qui eux sont en verre) mais s'appellent en fait des culs-de-poule - ce qui donne quand même un autre goût aux feuilles de mâche ou de cresson, uûûrk.
Également, leur seule histoire de repas non payé: deux adorables petits vieux, tendres entre eux et très polis, et qui avaient réussi magistralement à s'éclipser après avoir consommé le menu le plus cher, à cinquante Euros. J'ai rêvé tout un temps à cet étrange et presque poétique couple d'escrocs octogénaires démodés, écumant brasseries et cafés de France, tout en se tapotant gentiment leurs mains ridées, amoureux comme au premier jour.

Hasard et lézards

,

En milieu de soirée, je jette un œil distrait sur les programmes des trois seules chaînes télé que je capte. Un épisode des Experts quelque part - comme souvent; enfin, peu importe. Je bée un instant devant cette histoire autour d'assassinats sordides dûes à un club d'ufologues, convaincus que les Reptiliens infiltrent l'espèce humaine en contrôlant tous les cercles de pouvoirs. Un interrogatoire, ou une fouille je ne sais plus, est mené au domicile de l'un d'entre eux, parmi les plus fêlés; sa bibliothèque est remplie de livres de toute sorte de théories délirantes, qui font se lever les épaules des inspecteurs blasés devant tant de crédulité.
Et là, je remarque que la main de l'inspectrice soupèse un livre, supposément représentatif de ce ramassis de foutaises, mais qui n'est pas n'importe quel livre: merde alors, c'est le Livre, ma "Bible", l'ouvrage scientifique de référence de notre domaine de recherche, avec juste une pochette différente et une édition antérieure mais sinon kif-kif que celui que je potasse assidument! Casé là parmi les ouvrages de doux-dingues paranos, peut-être à cause de son intitulé ambigu? Quelle chance y avait-il que je tombe justement sur ce passage, de cet épisode précisément, et mieux, que je le remarque? Quoiqu'il en soit, de toute évidence à des milliers de kilomètres de là, un décorateur de plateau de téléfilm, sans le savoir, se foutait bien de nous.

T - suite

...
Il assure longtemps sa place de second personnage du régime. Soudain, vers les quarante ans, au faîte de sa puissance, en pleine santé et dans la force de l'âge, il annonce à sa mère et à Auguste stupéfaits qu'il renonce à tout, postes, honneurs, privilèges. On tente de le dissuader; il cesse de s'alimenter pour montrer sa détermination, et au bout de quatre jours, arrache la permission de partir, pour l'île de Rhodes. Là encore, tout Rome n'en revient pas - sans compter la bizarrerie anachronique de sa "grève de la faim".

Les années passent et la deuxième génération - les petits-enfants d'Auguste - arrive à l'âge adulte et aux premières responsabilités politiques - bientôt, pour l'un d'eux, le trône impérial, pense-t'on; on oublie vite l'énigmatique homme de guerre sur son île lointaine, qu'on croit perdu pour les affaires, se consacrant à sa villa, à son écurie, à sa bibliothèque, à l'astronomie.
Tibère se rend alors soudain compte que sa tête ne tient qu'à un fil: à la mort d'Auguste, on enverra des soldats l'exécuter, pour ne pas laisser vivant un ancien "numéro deux" qui pourrait susciter de l'opposition : il abandonne Rhodes et "retourne chez sa mère", qui, comme épouse de l'Empereur est la seule à pouvoir protéger sa vie.

Il n'est encore que simple citoyen romain, mais là encore, la roue tourne. La fièvre jaune et un poignard arménien enlèvent à Auguste ses deux petits-fils, tandis qu'un désastre militaire survient sur la frontière de la Germanie. L'Empereur propulse à nouveau ce quinquagénaire comme successeur, qui va passer les années suivantes à guerroyer dans les pires conditions pour sauver l'Empire.

A la mort d'Auguste, Tibère devient Empereur, déjà bien âgé. Tout le monde s'attend à un règne court, il régnera plus de vingt ans.
Pour abréger, comme son prédécesseur, sa longévité lui causera la douleur de voir ses successeurs présumés les plus prometteurs -fils et neveu - mourir avant lui; et une décevante génération suivante, grandie dans la débauche et la facilité.
Au fil des ans, il délaissera Rome, ses jeux, ses dénonciations, ses procès, ses complots, pour Capri, déléguant les affaires courantes à un homme de main, Séjan. Celui-ci intriguera patiemment pour prendre le pouvoir; presque parvenu à ses fins et prêt au coup d'état, il est dénoncé à Tibère, et on voit le vieillard, pourtant sans véritable appui politique dans la ville, réussir, à écraser à distance en une journée la conjuration, en montant son propre coup d'état.

Cette trahison et l'aveu par la femme de Séjan que le fils de Tibère, mort quelques années avant, avait été en fait empoisonné, finissent de dégoûter le vieillard, qui ne bougera plus de Capri pour enfin y mourir: après lui, le Déluge! Il laisse un Empire solide et riche; et comme successeur, son petit-neveu juste adolescent, dont on sait pas encore qu'il deviendra un fou sanguinaire: Caïus, alias Caligula.


Fin de l'histoire. Ouf! Voilà pour la vie de mon homonyme... Heureusement pour moi, j'ai très mal choisi mon pseudo': on ne se ressemble pas du tout... :D

T

Au fait, pourquoi ce pseudonyme de

Tibère

?
Accès de mégalomanie, nostalgie de latiniste, tirage au sort l'index glissé au hasard entre deux feuilles du dictionnaire des noms propres, ou encore prénom peu courant?

En réalité, ce pseudonyme ne me va pas du tout, mais je venais alors de parcourir un livre romancé sur sa vie, assez captivant - à quelques jours près, ça aurait pu être le nom de tout autre personnage. Mais, restons un peu sur Tibère, que je vous raconte un peu...

Tibère fut le deuxième Empereur romain, et rares sont les empereurs (Néron, Caligula, Commode) qui ont pire réputation que lui. Ça tient à ce que l'histoire officielle de son époque repose essentiellement sur les écrits de deux historiens (Tacite et Suètone), qui, par désaccord politique ou pour simplement rendre leurs textes plus piquants, ont donné de lui une image de vieux tyran, lubrique et perfide.
[Au passage, quelle bizarrerie que la postérité, à ces époques d'avant l'ère moderne: en régnant et par un décret parmi des milliers, on froisse le quelconque parent d'un obscur écrivaillon d'une lointaine province, dont on a à Rome même pas la moindre idée de son existence; celui-ci vous en garde rancune et, manque de chance, c'est les manuscrits de ce seul bonhomme qui survivent aux dévastations barbares et aux passages des siècles, et qui enseignent à l'humanité quel affreux despote régnait à Rome en ces temps-là...]

Quoiqu'il en soit, c'était un drôle de zèbre, pour son temps. Un immense général aux nombreuses victoires, qui haïssait les batailles, le sang, les combats inutiles, les gladiateurs. Tout-puissant et délaissant le pouvoir, laissant un autre traiter les affaires courantes. Considéré comme un Dieu-vivant, et détestant pourtant les honneurs, les flagorneries et les courtisans. Pur Romain et fils des deux plus vieilles familles de Rome, et la fuyant pourtant sans cesse pour préférer ses îles, les villas de Capri.

Beau-fils d'Auguste (par le remariage de sa mère), il n'est longtemps qu'un pion, un lointain maillon dans la descendance du Prince.
Une longue suite de morts plus tard - et ses victoires militaires aidant, il est remis dans la course par Auguste, qui l'adopte et sans le consulter l'oblige à divorcer d'une première épouse pour épouser sa fille aînée. Ce qui le propulse comme second homme d'Etat le désespère : quelques années après, apercevant au loin passer son ancienne épouse, il s'effondre en larmes et pleure toute une journée cet amour de jeunesse disparu - histoire qui fera le tour de Rome et réaction incompréhensible pour les Romains, divorçant comme on respire et épousant pour la descendance.

With a little help...

Pour garder en mémoire ce réconfort inattendu d'une simili-rentrée dont je n'attendais rien de bon.
Il était déjà tard quand j'ai poussé la porte de bureau entrebâillée - l'entraînement de football avait dépeuplé les couloirs -, Sarah, assise, seule, s'est exclamée de surprise: bien deux mois que je n'y mettais plus les pieds. Une longue conversation impromptue sur nos parcours respectifs, nos difficultés actuelles, les choix à venir - derrière ces thèmes impersonnels, des doutes et interrogations nous touchant de manière intime que je n'aurais pourtant pas de prime abord songé confier à elle, précisément. C'est vraiment une chic fille.

Sur la touche

,

Dans ces tout derniers jours de fausses vacances - sans doute rentrerai-je lundi?-, à part me cacher du soleil, ne pas profiter du beau temps et piller la vieille bibliothèque familiale de bouquins que j'ai dû lire il y a au moins quinze ans, je profite du piano de mon père.
Régulièrement, les doigts recommencent à me démanger. Il ne me reste plus que deux morceaux imparfaitement en mémoire, sans compter que j'ai perdu toute agilité et sens du jeu. Et puis je voulais tâter pour une fois du répertoire non classique, ayant observé récemment un autodidacte se tailler un joli succès d'estime après peu d'efforts, en interprétant quelques morceaux simples que chacun reconnaissait, pop ou b.o. de film. L'année dernière, je parlais beaucoup d'acheter mon propre instrument, un simple piano droit au son honnête, qui n'ait pas les tonalités aigrelettes insupportables d'un de ces ressasse-rengaines à cordes assourdies et touches dures: bref, qui ne soit pas le piano typique des vieilles demoiselles, celui qui rend fou tout le voisinage quand la gamine de sept ans reprend pour la n-ième fois la lettre à Elise ou la Marche turque, en s'aidant des battements du métronome. Mais ces pianos-là coûtent déjà une demi-voiture, sans compter que je ne pourrai le caser dans mon appartement de ce vieil immeuble aux murs en papier de cigarette et au fragile plancher vibrant. Pour les arpèges rêvés, il faudra attendre le jour hypothétique de départ d'une nouvelle vie.

A bon port

,

...Je résiste à l'envie d'un arrêt, d'un somme, et vérifie, une fois de plus mais cette fois rigoureusement, l'aiguille du compteur ne cessant jamais de mordre la barre limite, que j'ai beau faire, je ne peux descendre sous les trois heures de route.

La rue elle-même semble m'accueillir, clignant familièrement du lampadaire à mon passage; je gravis la côte les yeux fermés, sachant où et quand placer le coup de volant. Le portail est ouvert, l'applique extérieure est allumée au-dessus de la grand-porte, tout dort, hormis un chien aboyant au loin, mais je suis attendu. Il y aura un petit mot sur la table, le lit fait dans mon ancienne chambre et sûrement demain, une moitié de cafetière attendant mon réveil. Ca grillonne tout autour, l'air chaud m'enveloppe d'odeurs connues, le claquement de portière résonne comme seulement ici, je suis las mais là où je devais être ce soir, dans l'obscurité en train d'avancer en semi-aveugle sur la légère pente du jardin, et pressant entre le gras du pouce et le côté de l'index la clef que les parents m'avaient fait faire il y a quelques mois sans que j'aie eu besoin de leur demander: l'enfant, le toujours enfant, occupé ailleurs certes, mais qui reviendra forcément tôt ou tard au foyer. Il n'en a pas toujours été ainsi.
January 2010
M T W T F S S
December 2009February 2010
1 2 3
4 5 6 7 8 9 10
11 12 13 14 15 16 17
18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30 31