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La Tablette-page

Pour les petits bouts de texte qui n'ont nulle part où aller...

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Sans titre


C'était un roi d'Ecosse, guerrier dans l'âme, au temps où de ce pays rude, indiscipliné et sauvage, dont les nobles vivaient de rapine de bétail et à l'occasion descendaient de leurs collines défier les arrogants et riches Anglais.
A l'une de ces campagnes, les armées écossaises et anglaises se faisant longuement face en silence, dans le seul bruit de piaffements retenus et de cliquetis d'armure, d'un cri, l'épée levée, il donna le signal de l'assaut et s'élança à la tête de ses braves. Atteignant la ligne ennemie, il vit les soldats anglais s'écarter au lieu de se jeter à sa rencontre: tout à son action, étourdi d'héroïsme et par le fracas des lourds sabots de son percheron au galop, le fier Roi ne s'était pas aperçu qu'aucun de ses vassaux ne l'avait suivi. Les Anglais l'entourèrent et tranquillement le cueillirent prisonnier, avec un mélange de respect et de raillerie. Rendant son épée, il se retourna: derrière les nappes de brouillard, on entendait, pas si loin de là, ses chevaliers immobiles ricaner.

Des yeux en amande au regard de velours

D'un vieux livre sur la Nature, parmi des poèmes ou des citations, un extrait inattendu de lettres de prison de la révolutionnaire allemande Rosa Luxemburg (fusillée en 1919) dont je ne connaissais rien de la vie: l'exemple d'une captive s'égayant au moindre signe du dehors, un nuage, un oiseau.
Un détail caché m'a intéressé. Rosa L. houspille ses correspondants; dans ses lettres, elle est d'une extrême sévérité pour ses compagnons de parti, pour d'autres sympathisants: trop lâches, mous, inconsistants, pusillanimes, tièdes - le pire défaut à ses yeux. Et elle rajoute: "à tout faire, je préfère le comte Westarp" [un monarchiste, ennemi, donc] "... c'est un homme, lui". Une petite note malicieuse de bas de page nous apprend que le comte W. avait, dans un violent discours, parlé à propos d'elle en plein Reichstag, le parlement allemand, de ses "yeux en amande au regard de velours".
De là, ma rêverie: un homme, une femme, d'un bout à l'autre de l'échiquier politique, opposés par une lutte à mort, séparés par tout: éducation, idéologie, milieu. Sans doute ne se sont-ils jamais parlés directement. Et pourtant, comme une affinité élective qu'ils ne s'avouent ni l'un ni l'autre, inexprimée mais pointant parfois entre les lignes des discours de l'un, les lettres de l'autre; le comte, impeccable, moustache prussienne, droit, brutal, sanguin, loyal, galonné, de l'ordre de l'ordre avant tout; la révolutionnaire, idéaliste, cérébrale, poète, intransigeante, débordée, amère, la mèche échappée du triste chignon. Et les yeux en amande au doux regard de velours.

Cul-de-poule

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Dîner en tête-à-tête avec Élise dans mon petit rade préféré.
Toute ravigotée par le pécule de son travail estival, comme promis elle m'offre le repas. Les quelques petits avantages de l'égalité des sexes!

Sa première expérience dans la restauration semble lui avoir plu, malgré ses yeux encore très cernés qui trahissent le sept-jours-sur-sept - "c'est mon premier jour de récupération depuis juin!", dit-elle sur un soupir.
Elle a gardé l'assez irritante habitude de donner plusieurs versions contradictoires sans trop s'en rendre compte, ainsi que celle de parler un ton trop fort: l'homme penché sur des papiers que je distinguais derrière ses épaules, en soupirait parfois. Le repas était néanmoins agréable; volubile, elle abondait en anecdotes de restauration.

Je retiens que les récipients en alu où je prépare et sers les salades ne sont pas des saladiers comme je le croyais (qui eux sont en verre) mais s'appellent en fait des culs-de-poule - ce qui donne quand même un autre goût aux feuilles de mâche ou de cresson, uûûrk.
Également, leur seule histoire de repas non payé: deux adorables petits vieux, tendres entre eux et très polis, et qui avaient réussi magistralement à s'éclipser après avoir consommé le menu le plus cher, à cinquante Euros. J'ai rêvé tout un temps à cet étrange et presque poétique couple d'escrocs octogénaires démodés, écumant brasseries et cafés de France, tout en se tapotant gentiment leurs mains ridées, amoureux comme au premier jour.

T - suite

...
Il assure longtemps sa place de second personnage du régime. Soudain, vers les quarante ans, au faîte de sa puissance, en pleine santé et dans la force de l'âge, il annonce à sa mère et à Auguste stupéfaits qu'il renonce à tout, postes, honneurs, privilèges. On tente de le dissuader; il cesse de s'alimenter pour montrer sa détermination, et au bout de quatre jours, arrache la permission de partir, pour l'île de Rhodes. Là encore, tout Rome n'en revient pas - sans compter la bizarrerie anachronique de sa "grève de la faim".

Les années passent et la deuxième génération - les petits-enfants d'Auguste - arrive à l'âge adulte et aux premières responsabilités politiques - bientôt, pour l'un d'eux, le trône impérial, pense-t'on; on oublie vite l'énigmatique homme de guerre sur son île lointaine, qu'on croit perdu pour les affaires, se consacrant à sa villa, à son écurie, à sa bibliothèque, à l'astronomie.
Tibère se rend alors soudain compte que sa tête ne tient qu'à un fil: à la mort d'Auguste, on enverra des soldats l'exécuter, pour ne pas laisser vivant un ancien "numéro deux" qui pourrait susciter de l'opposition : il abandonne Rhodes et "retourne chez sa mère", qui, comme épouse de l'Empereur est la seule à pouvoir protéger sa vie.

Il n'est encore que simple citoyen romain, mais là encore, la roue tourne. La fièvre jaune et un poignard arménien enlèvent à Auguste ses deux petits-fils, tandis qu'un désastre militaire survient sur la frontière de la Germanie. L'Empereur propulse à nouveau ce quinquagénaire comme successeur, qui va passer les années suivantes à guerroyer dans les pires conditions pour sauver l'Empire.

A la mort d'Auguste, Tibère devient Empereur, déjà bien âgé. Tout le monde s'attend à un règne court, il régnera plus de vingt ans.
Pour abréger, comme son prédécesseur, sa longévité lui causera la douleur de voir ses successeurs présumés les plus prometteurs -fils et neveu - mourir avant lui; et une décevante génération suivante, grandie dans la débauche et la facilité.
Au fil des ans, il délaissera Rome, ses jeux, ses dénonciations, ses procès, ses complots, pour Capri, déléguant les affaires courantes à un homme de main, Séjan. Celui-ci intriguera patiemment pour prendre le pouvoir; presque parvenu à ses fins et prêt au coup d'état, il est dénoncé à Tibère, et on voit le vieillard, pourtant sans véritable appui politique dans la ville, réussir, à écraser à distance en une journée la conjuration, en montant son propre coup d'état.

Cette trahison et l'aveu par la femme de Séjan que le fils de Tibère, mort quelques années avant, avait été en fait empoisonné, finissent de dégoûter le vieillard, qui ne bougera plus de Capri pour enfin y mourir: après lui, le Déluge! Il laisse un Empire solide et riche; et comme successeur, son petit-neveu juste adolescent, dont on sait pas encore qu'il deviendra un fou sanguinaire: Caïus, alias Caligula.


Fin de l'histoire. Ouf! Voilà pour la vie de mon homonyme... Heureusement pour moi, j'ai très mal choisi mon pseudo': on ne se ressemble pas du tout... :D

T

Au fait, pourquoi ce pseudonyme de

Tibère

?
Accès de mégalomanie, nostalgie de latiniste, tirage au sort l'index glissé au hasard entre deux feuilles du dictionnaire des noms propres, ou encore prénom peu courant?

En réalité, ce pseudonyme ne me va pas du tout, mais je venais alors de parcourir un livre romancé sur sa vie, assez captivant - à quelques jours près, ça aurait pu être le nom de tout autre personnage. Mais, restons un peu sur Tibère, que je vous raconte un peu...

Tibère fut le deuxième Empereur romain, et rares sont les empereurs (Néron, Caligula, Commode) qui ont pire réputation que lui. Ça tient à ce que l'histoire officielle de son époque repose essentiellement sur les écrits de deux historiens (Tacite et Suètone), qui, par désaccord politique ou pour simplement rendre leurs textes plus piquants, ont donné de lui une image de vieux tyran, lubrique et perfide.
[Au passage, quelle bizarrerie que la postérité, à ces époques d'avant l'ère moderne: en régnant et par un décret parmi des milliers, on froisse le quelconque parent d'un obscur écrivaillon d'une lointaine province, dont on a à Rome même pas la moindre idée de son existence; celui-ci vous en garde rancune et, manque de chance, c'est les manuscrits de ce seul bonhomme qui survivent aux dévastations barbares et aux passages des siècles, et qui enseignent à l'humanité quel affreux despote régnait à Rome en ces temps-là...]

Quoiqu'il en soit, c'était un drôle de zèbre, pour son temps. Un immense général aux nombreuses victoires, qui haïssait les batailles, le sang, les combats inutiles, les gladiateurs. Tout-puissant et délaissant le pouvoir, laissant un autre traiter les affaires courantes. Considéré comme un Dieu-vivant, et détestant pourtant les honneurs, les flagorneries et les courtisans. Pur Romain et fils des deux plus vieilles familles de Rome, et la fuyant pourtant sans cesse pour préférer ses îles, les villas de Capri.

Beau-fils d'Auguste (par le remariage de sa mère), il n'est longtemps qu'un pion, un lointain maillon dans la descendance du Prince.
Une longue suite de morts plus tard - et ses victoires militaires aidant, il est remis dans la course par Auguste, qui l'adopte et sans le consulter l'oblige à divorcer d'une première épouse pour épouser sa fille aînée. Ce qui le propulse comme second homme d'Etat le désespère : quelques années après, apercevant au loin passer son ancienne épouse, il s'effondre en larmes et pleure toute une journée cet amour de jeunesse disparu - histoire qui fera le tour de Rome et réaction incompréhensible pour les Romains, divorçant comme on respire et épousant pour la descendance.
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