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La Tablette-page

Pour les petits bouts de texte qui n'ont nulle part où aller...

Posts tagged with "Impressions"

How I nearly saved the world

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C'est une île au flanc des Alpes, la seule de son pays, et c'est une île aux souhaits.
Des légendes se transmettent sur elle: comment s'assurer d'un mariage heureux en portant sa promise jusqu'en haut des quatre-vingt dix-neuf marches; ou l'histoire de l'Empereur déchu. Mais c'est surtout une île aux souhaits.
L'église sur l'île abrite une cloche et il est dit que, miracle de la Chrétienneté ou pouvoir magique païen de l'ossuaire ancien sous les fondations, quiconque fera sonner la cloche trois et uniquement trois fois, verra son voeu s'exaucer.

Or, rien de plus dur à accomplir: un coup sec sur la corde, et la cloche s'ébranle, mais ensuite continue à tinter sur sa lancée. Cinq, sept, onze fois avant de s'éteindre. J'avais demandé le bonheur pour tous les hommes sur terre, et malheureusement j'ai échoué: il nous faudra tous encore patienter.

Petit matin

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Des fois je me dis que j'aurais aimé faire un boulot qui oblige à se lever vers quatre-cinq heures du matin. Le réveil sonne trop tôt, cueillant la pensée au milieu d'un rêve; mais il y a cette étrange volupté à se faire violence et à s'extirper des draps douillets. Il y a le bol de café siroté dans le noir, avec juste la petite lampe pour ne pas agresser les yeux encore ensablés. Au loin, un lampadaire papillonne, comme un salut de connivence. Sous la table je masse d'une main la cuisse chaude, tendue des deux heures de trotte d'hier soir, juste une sensation ténue comme si encore couché je m'étirais de tout mon long de contentement. La rue sous la fenêtre est étonnamment calme, sans voiture, et les ouvriers des deux chantiers proches ne font qu'arriver à peine et bavardent naïvement ou cherchent des outils dans des bruits d'entrechoquements de métal qui rendent le son paisible d'une ferronnerie. Volets ouverts, une vibration agite les vitres: les deux-trois habituels coups de vent, descendus de la montagne surplombant le village, inévitables à cette heure-ci même les jours sans air, et qui, venus de nulle part, semblent toujours quelque peu l'œuvre d'un magicien. Je fais l'ouverture de la boulangerie et provision de croissants sortis du four, y croise le boucher clignant des yeux comme un hibou, le tablier déjà souillé de quelque mystérieux transport de carcasse de viande que je n'ai pas les moyens d'acheter chez lui. A cette heure, sans se concerter, les commandes et les salutations se chuchotent. Le jour se lève; à la lumière naissante, deux corneilles découvrent sur la chaussée l'aubaine d'un campagnol écrasé dans la nuit - comment a-t'il fait son compte? - et se le disputent comiquement à moi à moi non à moi. Petit à petit, le ciel se découvre comme le paysage: le relief perd sa forme monolithique noire et menaçante; l'adret se ponctue de bosquets, prairies, bergeries, rochers, pigmenté comme le poumon d'un fumeur. Le ciel est gris, par volutes successivement déposées en couche, une crème battue céleste qui garde encore la trace du dernier mouvement de fouet. J'ai un frissonnement d'aise à voir s'élever mon souffle dans l'air fraîchi, je tire sur mon col, on est parti. Quelques heures de tranquillité devant moi pour finir ce que j'ai à faire; la journée est commencée.

Brume

La marche en montagne s'annonçait difficile: les éclaircies annoncées ne survinrent jamais. Nous étions seuls. La vallée et ses flancs étaient engloutis par le brouillard; la bruine ne cessait de crachoter que par instants, chassée par un petit vent froid se glissant alors dans le sous-bois.

Un écriteau indiquait le nom donné au sentier "Evocations et Empreintes", subtil et incongru comme traduit du japonais. Qui plus est, la forêt noyée de brume d'où surgissaient puis disparaissaient des silhouettes d'arbres tourmentés, le son étouffé de la cloche d'une chapelle très loin dans la vallée, seul bruit venant perturber les clapotis monotones des feuilles s'égouttant et nos deux légers halètements, nous plongeaient dans la tristesse tranquille et funèbre des histoires de fantômes asiatiques: du brouillard, on aurait pu sans s'étonner croire voir passer silencieusement une femme dans un peignoir défraîchi et aux longs cheveux noirs cachant son visage, errant sans but, trébuchant pieds nus sur les pierres.

De retour, déballant le sac à dos aux affaires trempées, il fallut se rendre compte: l'impression de maléfice n'était pas survenu en vain; l'étui de lunettes manquait.

A bon port

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...Je résiste à l'envie d'un arrêt, d'un somme, et vérifie, une fois de plus mais cette fois rigoureusement, l'aiguille du compteur ne cessant jamais de mordre la barre limite, que j'ai beau faire, je ne peux descendre sous les trois heures de route.

La rue elle-même semble m'accueillir, clignant familièrement du lampadaire à mon passage; je gravis la côte les yeux fermés, sachant où et quand placer le coup de volant. Le portail est ouvert, l'applique extérieure est allumée au-dessus de la grand-porte, tout dort, hormis un chien aboyant au loin, mais je suis attendu. Il y aura un petit mot sur la table, le lit fait dans mon ancienne chambre et sûrement demain, une moitié de cafetière attendant mon réveil. Ca grillonne tout autour, l'air chaud m'enveloppe d'odeurs connues, le claquement de portière résonne comme seulement ici, je suis las mais là où je devais être ce soir, dans l'obscurité en train d'avancer en semi-aveugle sur la légère pente du jardin, et pressant entre le gras du pouce et le côté de l'index la clef que les parents m'avaient fait faire il y a quelques mois sans que j'aie eu besoin de leur demander: l'enfant, le toujours enfant, occupé ailleurs certes, mais qui reviendra forcément tôt ou tard au foyer. Il n'en a pas toujours été ainsi.

La vitesse n'existe pas

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Descente le jeudi soir sur une autoroute désertée; pour l'occasion, je remarquais seulement alors que l'auto-radio faisait la poursuite de chaîne, détail complètement sans intérêt mais qui a son importance, connaissant les mini-absences qui me viennent au volant dès qu'un peu fatigué je n'ai pas de discussion suivie à laquelle me rattacher.

(j'aime à imaginer toujours alors, à l'instant où dit-on "l'esprit me revient", que, durant la seconde fatidique où j'étais ailleurs et la conduite était de facto en mode automatique, la collision mortelle a eu lieu sans même que je m'en aperçoive, et que je continue, simple esprit flottant dans une hallucination post mortem, par une aberration dûe à mon ignorance, à rouler dans une fantomatique illusion de carrosserie pour une destination n'ayant plus de sens, laissant loin derrière mon enveloppe charnelle sanguinolente dans un affreux amas de tôles compressées; je goûte alors, en plus intense qu'ordinaire, l'impression d'irréel que prend l'asphalte défilant à toute allure sous mon regard braqué, las et hypnotisé: cette impossibilité qu'on a de croire tout à fait en la vitesse, en la réalité de vitesse que traduit le brillant granulé de la route qu'on "mange" sans fin dans le bruit abrutissant du moteur: à peine apparus en haut du champ visuel, glissant, les graviers goudronnés chatoient dans le reflet du jour, le bout de chaussée se bombant dans l'axe du regard, et s'engouffrent sous le pare-brise, sous la voiture, gobés, avalés, annihilés, disparus, finis)
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