Posts tagged with "Petits riens"
Sunday, 29. March 2009, 15:59:57
Petits riens
Dira-t'on jamais la mélancolie des chambres d'hôtel? De ces heures où minuit passé il aurait été raisonnable de couper la télévision et ses vingt dégoisantes chaînes, d'éteindre la lumière et de fermer les yeux, il aurait été raisonnable de ne pas écouter l'insomnie et les idées noires. Qu'il a dû y en avoir des soupirs de prédécesseurs sur ce lit, de ces soudains battements au coeur où soudain on voudrait être partout ailleurs qu'ici.
Sur la table basse sont posés les documents, les fascicules, déjà la conférence est un souvenir, un homme à noeud papillon enlève les affichettes et installe à la place des panneaux géants vantant les techniques de reconstruction corporelle sans intervention chirurgicale - le thème du meeting d'après; les participants se sont dispersés, je suis là encore, moi, pour trois jours de plus: une histoire de billet d'avion. Je pensais être soulagé: plus de ces débats difficiles où la moindre intervention me mettait à la torture, de patauger avec mon anglais balbutiant. Et pourtant, elle est venue, la mélancolie. De celle qu'on ne soigne pas avec les notes de frais. Autour de moi, des couples cosmopolites âgés ou non bâfrent, bâfrent des heures durant, puis interrompent leur inquiétante mastication sans fin, pour aller au salon boire thé, café avec des pâtisseries pleines de crème. Les enfants vont à la piscine du sous-sol et reviennent comme ils sont descendus, en hurlant. Qu'est-ce qu'il pleut, aussi. Ici je me sens seul, je me sens triste, les grandes glaces me renvoient mon laid visage, vieilli, avec ses cernes. Ici je suis loin de chez moi et rien ne console, ni les draps blancs, ni le service, ni les égards. Dira-t'on jamais la mélancolie des grands hôtels?
Friday, 6. March 2009, 09:42:28
Petits riens
Ou comment découvrir après-coup l'erreur que ça a été de se lever...
Saturday, 14. February 2009, 17:53:24
Petits riens
Tard dans la soirée, un dictionnaire de synonymes dans les mains, je me prends tout à coup à chercher un adjectif qui m'échappe. Las : à tel point que je me demande à présent s'il existe, ce maudit mot.
Il décrit une sensation que j'éprouve souvent pour mon malheur, douloureuse et soudaine, à m'amener la larme à l'œil. Imaginez: j'assiste, mettons, à un mariage. Cérémonie solennelle, l'aboutissement en quelques instants de préparatifs de plusieurs mois - et de rêves à deux de plusieurs années, la consécration d'une union. C'est le jour, ou l'un des jours, le plus important d'une vie.
Soudain, éclair de lucidité amère. Est-ce les blagues grossières, les ratés de la cérémonie, le centième sourire figé des mariés adressés au centième convive venu les féliciter, peu importe: transparaît la pantomime, la vulgarité, l'artificiel; et nous tous: de mauvais acteurs auto-convaincus, s'ingéniant en vain à faire se dépasser ces moments de la banalité triviale. Sous cette lumière dégrisante, rien ne peut plus paraître beau, rien ne peut plus paraître un événement, rien ne semble sérieux et à la hauteur de nos grands mots, de nos grandes notions, de nos espérances.
La recherche via un dictionnaire de synonymes, c'est du billard à deux, trois, six bandes. Partir d'une notion incomplète, une des nuances, pour trouver, non pas directement le mot cherché, mais un synonyme qui mènera à un synonyme, peut-être lui-même synonyme du mystérieux inconnu.
Je n'ai pas trouvé; 'sordide', 'grotesque', 'trivial' s'en approcheraient le plus.
Monday, 12. January 2009, 16:52:56
Petits riens
...ou les grands débats philosophico-idiots de glande post-déjeuner.
Qui, de la main, du stylo ou de la feuille, est le plus (ou le plus souvent) responsable de la mauvaise écriture, les pâtés, les lettres tremblées, tout l'illisible? La main pataude? Le stylo fuyant? Le mauvais papier?
Pour ma part, j'ai répondu: les feuilles.
Saturday, 20. December 2008, 13:24:23
Petits riens
Il y a cette habitude, qui serait typiquement française, de demander autour de soi, après une pièce de théâtre, un film, la lecture d'un livre, une exposition, ce qu'il faut en penser: la peur de ne pas être de la majorité, trop de modestie et de manque de confiance dans son propre jugement.
Mais elle, et je n'avais jamais vu ça auparavant, va plus loin encore. Elle est celle qui me demande en plein film, ce qui s'y passe et si c'est bien tourné. Elle est celle qui me chuchote des questions sur le réalisme de la relation entre le bellâtre et la demoiselle, qui commence à peine à fleurir sur la scène de l'amphithéâtre. Elle est celle qui s'interrompt à la page 78 pour demander si c'est un bon écrivain. Plus seulement une atrophie du jugement, mais comme une forme de fatigue, un espoir de raccourci. J'en suis ravalé au rôle servant de facilitateur, non d'un sens critique, mais de sensations élémentaires et d'actes basiques: lire, regarder, sentir - prémâchage. Non pas un arbitre du bon goût, mais un appareil d'électroménager culturel. De quoi me sentir, à chacune des naïves saillies, complètement interloqué, avec cette pointe d'agacement: comme à une blague médiocre, qui éveille le soupçon d'une moquerie cachée, à se répéter trop souvent.
Wednesday, 5. November 2008, 12:24:21
Petits riens
* Dérivé de l'occitan: avoir la cagne= avoir la flemme, le coup de barre
Une nuit blanche, à regarder les résultats des élections américaines, en zappant par moments de faiblesse sur de fascinantes bouses télévisuelles. Vu le boulot et la crève qui s'annonçait, ce n'était pas bien malin; j'en bave à présent, à transpirer de froid, grelotter de fièvre, avec les mains qui claquent et les dents qui tremblent, le coeur lourd et des haut-la-tête. Ce soir ce sera donc avec un grog que je porterai un toast de bonne chance à Obama.
Wednesday, 22. October 2008, 08:13:15
travail, Petits riens
Ces dernières semaines ont été occupées -et cela ne fera qu'empirer: j'essaie de pallier une année d'irrésolution en un petit mois de retroussage de manches. Difficile de forcer une complexion peu endurante; je rêve en vain de journées aux douze-quinze heures de concentration pleine le cerveau fumant, alors qu'à peine mises bout à bout une poignée d'instants, déjà je papillonne, je me disperse, je baille, je m'évade. J'imagine le mantra libérateur des potentialités d'un cerveau paresseux, le grand coup de pied salvateur d'un esprit somnolent, la recette-miracle qui me sauverait la mise. Je voudrais devenir une bête de somme quelque temps, après quoi le labeur accompli, je me laisserais tomber à terre pour récupérer des jours et des nuits entières. C'est une songerie illusoire d'aspirant au workaholicisme (huh?), je le sais bien: il n'existe pas de potion magique.
Sur la foi d'un témoignage emballé, j'ai tout de même essayé récemment le Red Bull, boisson énergisante qui sent le souffre en France, car interdite pour raisons sanitaires, jusqu'à il y a peu: lorsqu'il a été proposé une nouvelle recette, spécial France, remplaçant la molécule tabou, la
taurine, par de la caféine. Ça n'a pas eu le résultat escompté: pas de coup de fouet à n'en plus sentir la fatigue, mais des rougeurs au visage et les yeux légèrement larmoyants comme si je couvais une fièvre. Le Red Bull m'a fait devenir bien plus rouge que taureau...
Sinon, petit sourire ce matin: ma carte magnétique de tram dix voyages, qui à deux unités de l'expiration, m'indique par écran interposé que je dispose d'un inespéré et providentiel crédit de pas moins de deux cent trente trajets.

Par contre, ça va être coton de faire avaler aux contrôleurs que je n'y suis pour rien...
Friday, 3. October 2008, 06:28:17
Impressions, Petits riens
Des fois je me dis que j'aurais aimé faire un boulot qui oblige à se lever vers quatre-cinq heures du matin. Le réveil sonne trop tôt, cueillant la pensée au milieu d'un rêve; mais il y a cette étrange volupté à se faire violence et à s'extirper des draps douillets. Il y a le bol de café siroté dans le noir, avec juste la petite lampe pour ne pas agresser les yeux encore ensablés. Au loin, un lampadaire papillonne, comme un salut de connivence. Sous la table je masse d'une main la cuisse chaude, tendue des deux heures de trotte d'hier soir, juste une sensation ténue comme si encore couché je m'étirais de tout mon long de contentement. La rue sous la fenêtre est étonnamment calme, sans voiture, et les ouvriers des deux chantiers proches ne font qu'arriver à peine et bavardent naïvement ou cherchent des outils dans des bruits d'entrechoquements de métal qui rendent le son paisible d'une ferronnerie. Volets ouverts, une vibration agite les vitres: les deux-trois habituels coups de vent, descendus de la montagne surplombant le village, inévitables à cette heure-ci même les jours sans air, et qui, venus de nulle part, semblent toujours quelque peu l'œuvre d'un magicien. Je fais l'ouverture de la boulangerie et provision de croissants sortis du four, y croise le boucher clignant des yeux comme un hibou, le tablier déjà souillé de quelque mystérieux transport de carcasse de viande que je n'ai pas les moyens d'acheter chez lui. A cette heure, sans se concerter, les commandes et les salutations se chuchotent. Le jour se lève; à la lumière naissante, deux corneilles découvrent sur la chaussée l'aubaine d'un campagnol écrasé dans la nuit - comment a-t'il fait son compte? - et se le disputent comiquement à moi à moi non à moi. Petit à petit, le ciel se découvre comme le paysage: le relief perd sa forme monolithique noire et menaçante; l'adret se ponctue de bosquets, prairies, bergeries, rochers, pigmenté comme le poumon d'un fumeur. Le ciel est gris, par volutes successivement déposées en couche, une crème battue céleste qui garde encore la trace du dernier mouvement de fouet. J'ai un frissonnement d'aise à voir s'élever mon souffle dans l'air fraîchi, je tire sur mon col, on est parti. Quelques heures de tranquillité devant moi pour finir ce que j'ai à faire; la journée est commencée.
Friday, 12. September 2008, 09:17:38
Histoires, Petits riens
Dîner en tête-à-tête avec Élise dans mon petit rade préféré.
Toute ravigotée par le pécule de son travail estival, comme promis elle m'offre le repas. Les quelques petits avantages de l'égalité des sexes!
Sa première expérience dans la restauration semble lui avoir plu, malgré ses yeux encore très cernés qui trahissent le sept-jours-sur-sept - "c'est mon premier jour de récupération depuis juin!", dit-elle sur un soupir.
Elle a gardé l'assez irritante habitude de donner plusieurs versions contradictoires sans trop s'en rendre compte, ainsi que celle de parler un ton trop fort: l'homme penché sur des papiers que je distinguais derrière ses épaules, en soupirait parfois. Le repas était néanmoins agréable; volubile, elle abondait en anecdotes de restauration.
Je retiens que les récipients en alu où je prépare et sers les salades ne sont pas des saladiers comme je le croyais (qui eux sont en verre) mais s'appellent en fait des culs-de-poule - ce qui donne quand même un autre goût aux feuilles de mâche ou de cresson, uûûrk.
Également, leur seule histoire de repas non payé: deux adorables petits vieux, tendres entre eux et très polis, et qui avaient réussi magistralement à s'éclipser après avoir consommé le menu le plus cher, à cinquante Euros. J'ai rêvé tout un temps à cet étrange et presque poétique couple d'escrocs octogénaires démodés, écumant brasseries et cafés de France, tout en se tapotant gentiment leurs mains ridées, amoureux comme au premier jour.
Tuesday, 2. September 2008, 20:12:18
Petits riens
Pour garder en mémoire ce réconfort inattendu d'une simili-rentrée dont je n'attendais rien de bon.
Il était déjà tard quand j'ai poussé la porte de bureau entrebâillée - l'entraînement de football avait dépeuplé les couloirs -, Sarah, assise, seule, s'est exclamée de surprise: bien deux mois que je n'y mettais plus les pieds. Une longue conversation impromptue sur nos parcours respectifs, nos difficultés actuelles, les choix à venir - derrière ces thèmes impersonnels, des doutes et interrogations nous touchant de manière intime que je n'aurais pourtant pas de prime abord songé confier à elle, précisément. C'est vraiment une chic fille.