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journal d'un miroir

par Zak Michigan

fractales - l'oeil 1.3

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oeufs de robots

s'ouvrent le sexe avec la langue, les fleurs avec les doigts
s'évaporent les créations com des essais plug in de pensées hypodermics

le réel tombe en travers des mots
corps dissociés, corps démolis
corps élastics, corps rétrécis
corps nattés et corps trucs
bornes collapsées, corps esprits!

que ronge par l'entour la litanie tonale des graves bombes

légendes authentics, enchevêtrement d'écouteurs
là, l'appel, grognements
revient topograf, manèges
effiloché, tourniquets
à rebours, de flammes


s'épurent les sfères cohérentes et les poussières cosmics
s'effilent, nefs et nerfs sur grains solaires
iconogènes conjecturaux en pulsations presqu'organics

fractales poésie désossée
Livre 1 – l'oeil
Première partie: ailé, sur la nervure bleue des consciences
III - oeufs de robots

(c) 2009 Jean Chicoine
Toute reproduction interdite sans autorisation.

le fermier de la noosfère 3

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le soleil chauffait dur et nous fit clignoter des yeux, on se mit en marche, sac au dos, on avait une bonne distance à parcourir, une grosse demi-heure à pas réguliers et en empruntant nos raccourcis,
ça grouillait de monde, même dépassé le centre-ville, des odeurs de friture et de bbq nous chatouillaient les narines, il faisait trop beau pour rester enfermé, quoiqu'une flopée de nuages se ramassait dans le nord-est,
"on va encor avoir d' la pluie," dis-je, "pis c' te fois-citte ça s'ra pas juste une p'tite averse, j' t'en passe un papier, moé, sti,"
ma mère avait l'habitude de dire "j' t'en passe un papier" quand elle voulait souligner une affirmation, accentuer la portée d'une prédiction ou renforcer une menace, elle disait ossi, quand elle avait travaillé toute la journée et qu'elle s'assoyait deux minutes pour souffler, "on va les avoir, les Anglais!"
ti-Pierre raffermit son sac sur ses épaules, on arrivait au parc où enfant il avait joué,
"on s'assit-tu cin' minutes pour une cigarette, èsti?"
"certain, sti,"
on se désaltéra d'abord à la fontaine plantée dans l'asfalte toujours trempe, puis on alla s'assoir au pied d'un arbre dans l'herbe pour se rouler chacun une cigarette, des momans placotaient entre elles en veillant sur leurs flos, des vieux et des vieilles avançaient pas vite sur les sentiers ou restaient assis sur leurs bancs, des groupes de jeunes à cheveux longs et à totons francs passaient en coup de vent ou se prélassaient dans l'herbe, nous ôts, ti-Pierre et moi, on faisions lui l'artiste tourmenté au génie profond, moi le décontracté aux nerfs d'acier qui fumions une cigarette au pied d'un arbre,
"pour le moment moé là j'essaye de voir la lumière dans les couleurs, èsti," disait-il, "c' que j' veux dire c'est que quand je r'garde les couleurs là, les teintes pis les nuances qui nous environnent, là," il désigna l'alentour d'un large geste du bras, la cigarette au bout de la main, "ben, c' que j'essaye de voir, c'est la lumière qui produit les couleurs, èsti,"
"c'est pas nécessairement évident, sti,"
"non, en effet, ça l'est pas, èsti, y faut que j' désapprenne tout c' que j'ai appris sur les couleurs pour voir derrière la lumière qui les compose,"
"ou d'dans, sti,"
"ou d'dans, pis c'est ça que j' veux arriver à mett' su' mes toiles, la lumière, èsti,"
"t'as-tu une idée comment t'y prend', sti?"
"chu pas sûr, ben j'ai com une idée, mais chu pas sûr comment la développer, ben r'gard', disons que j' prendrais une toile rectangulaire, je l' sais pas, moé, deux pieds par trois pour commencer, pis que j' peindrais des rectangles de bleu, j'ai pensé au bleu d'abord, des rectangles qui vont du bleu le plus clair au bleu le plus foncé, ou l'inverse, mais chu pas sûr, pis là j'essayerais d' suiv' la lumière d'un rectangle au suivant, voir comment la lumière produit du bleu de plus en plus foncé, ou d' plus en plus clair si j' vas d' l'ôt bord, si tu vois c' que j' veux dire, èsti,"
"ah, j' le vois, fais-toé-z'en pas pour ça, sti, j' le vois, pis combien d' rectangles dans ta toile rectangulaire?"
"c'est ça qu' chu pas sûr pantoute, disons une toile de deux pieds par trois com j' disais tantôt, pis disons des rectangles de quat' pouces par six, ben ça m' f'rait trente-six rectangles, je l' sais pas, pis j' sais pas non plus si j' devrais les orienter horizontalement ou verticalement, les rectangles, j' me suis faite des croquis dans mon cahier pour voir, chu t'en train d' tester a'c du pastel bleu, pis j' vas tester a'c les deux ôts couleurs primaires ossi, après j' vas m'essayer su' 'ne toile, pis là c'est ça, là," il prit sa cigarette au bout des doigts et dessina dans l'air, "c' t' a'c mon coup d' pinceau, en plaçant du bleu su' ma toile mollo, allegro ou andante," il se prenait ossi pour un musicien, "que j' veux observer la lumière en action, si tu vois c' que j' veux dire, èsti,"
"ah, j' le vois, fais-toé-z'en pas pour ça, sti, j' le vois, pis tes rectangles, là, t' 'es pars d'en haut à gauche com l'écriture ou quoi? pas au azar, j'imagine,"
"ben à mon sens y a deux façons d'aborder la toile, èsti, y a la façon logic, en respectant les lignes horizontales et verticales, pis là t'as l' choix des directions," qu'il dessina dans l'air avec sa cigarette devenue mégot, "de haut en bas ou de bas en haut en partant d' la gauche ou d' la droite, ça fait déjà quat' directions, plus l'alternance des directions au bout d'une ligne ou d'une colonne, disons que j' pars d'en haut à gauche pis que j' m'en vas à droite, rendu au bout d' la ligne je r'prends-tu à gauche ou j'alterne gauche-droite, droite-gauche, même chose pour les colonnes, pis dans tous les sens, èsti,"
plus souvent qu'ôtrement, quand ti-Pierre affirmait qu'il ne savait pas trop comment aborder une recherche, c'est qu'il y avait déjà beaucoup réfléchi,
"tout un programme, sti," j'écrasai mon mégot dans la terre entre deux racines, "pis c'est quoi l'ôt façon d'aborder la toile? parce que ta façon logic, m'a t' dire, moé, est ben belle, mais c'est com une grille de déterminisme probabiliste su' l'azar de ta recherche, si tu vois c' que j' veux dire, sti,"
"ah, j' le vois, èsti, fais-toé-z'en pas pour ça, j' le vois," il avait lui ossi écrasé son mégot dans la terre entre les deux mêmes racines,
"parce qu'une fois ton premier coup d' pinceau donné, t'as deux directions, la verticale, pis l'horizontale, à moins qu' tu partes en diagonale ou dans l' milieu, ou d' n'importe où ailleurs s' 'a toile, auquel cas tu ouvres plus grand l' champ d' ta recherche, ça fait qu' c'est quoi, sti?"
"ben, un peu com tu viens de l' dire, d' partir d'un peu n'importe où s' 'a toile pis d' voir ousque ça m'entraîne, d' laisser la lumière agir en quelque sorte, mais chu pas sûr,"
"mais toujours des rectangles, pis une seule couleur primaire,"
"ouin, èsti,"
"pis tes rectangles, là, tu vas-tu les tracer d'avance s' 'a toile ou tu vas y aller à l'oeil, sti?"
"à l'oeil, èsti, à l'oeil, tu l' sais que j' trace pis j' mesure rien su' mes toiles, j' peins, les études pis les mesures, c'est dans mes cahiers, pas su' mes toiles, èsti,"
quelqu'un approchait, on l'avait vu venir de loin, André, un copain d'enfance à ti-Pierre, il s'installa en indien en face de nous, on s'échangea des politesses, André ne m'aimait pas beaucoup, com si c'était de ma faute que la famille à ti-Pierre avait déménagé à Montréal, après m'avoir salué il ne s'adressa plus qu'à ti-Pierre, qu'il invita à venir demain chez lui écouter de la music, il avait plein de nouveaux albums, mais il faudrait qu'il vienne tuseul par exemple parce que sa mère était sensible aux étrangers, ti-Pierre ne put se retenir,
"tabarnac, André, j' t'écoute parler, là, pis t'as pas évolué, toé, èsti, t'es resté ti-cul, bon, écoute-moé ben, là, parce que j' le r'dirai pas deux fois, chu pas v'nu à Trois-Rivières pour te voir toé nécessairement, chu v'nu à Trois-Rivières a'c ti-Jean pour triper pis cruiser les filles, pis j' te r'mercie ben pour ton invitation, mais j'irai pas chez vous d'main, ça m' tente pas, surtout pas si ti-Jean peut pas v'nir, mais si ça te l' dit tu peux triper a'c nous ôts, on s'en va au Maldoror à soir a'c ti-Bill," un ôtre copain d'enfance à ti-Pierre, "t'as yenqu'à v'nir nous r'joind', èsti,"
André avait viré rouge com une tomate, il toussa, il se leva et resta là à se dandiner d'un pied sur l'ôtre, ti-Pierre se leva à son tour, je me levai ossi, ti-Pierre ramassa son sac, je ramassai le mien, André continuait de se dandiner,
"prends-lé pas trop dur, là, André, mais c'est ça qui est ça, èsti, pis viens nous r'joind' au Maldoror à soir si ça t' tente, d'ici là, bonjour chez vous, èsti,"
"bonjour chez vous, sti," dis-je,
on le planta là, on fit un crochet par la fontaine et on se remit en route, on n'en avait plus que pour une dizaine de minutes au ralenti, derrière nous l'avalanche bleutée des nuages écumeux traversait le fleuve, les cirrus, que le soleil enflammait pas la bande, survolaient le périmètre de la ville,
"t'as été pas mal rof a'c André, toé, sti," remarquai-je, "ton invitation à v'nir nous r'joind' à soir était pas ben ben chaleureuse, sti,"
"ben oui, mais crisse, l' gâs est quasiment rendu à vingt ans pis y s' conduit encor com un ti-cul d' douze ans qu'y a peur de sa mère, èsti,"
"c'est pas com t'as pas peur d' la tienne, sti,"
"vas donc chier, toé, crisse, j'en ai pas peur, de ma mère, èsti, c'est vrai qu'est collante un peu, mais c'est pas la même chose,"
"ben oui, je l' sais ben, j' te taquine, là, sti,"

(c) 2009 Jean Chicoine
Toute reproduction interdite sans autorisation.

fractales - l'oeil 1.2

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alter état


l'enfant clone clown
le reflet d'âme, oyon oké'l
l'atteinte attribut, gnaté epaté'l
effare tel une clôture, elliarum enu moc ennoté
des corps arômes, secnargarf sproc sed
destin iéroglyf, raza erutircé
qu'ornent, tnedrob euq
les corps compas, sneiztreh sproc sel
qu'allongent, tnegnolorp euq
la veille du dire, selbacov sed tiun al
culte prohibé, metot eticilli
des décences consenties, sesimrep sruedup sed


fractales poésie désossée
Livre 1 – l'oeil
Première partie: ailé, sur la nervure bleue des consciences
II - alter état

(c) 2009 Jean Chicoine
Toute reproduction interdite sans autorisation.



Jane's Addiction Been Caught Stealing BBC Live

fractales - l'oeil 1.1

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log 112


cages de verre
sur
cages de verre

cages de verre
sur
cages de verre


nous soms l'alien, vous savez, l'extra-terrestre
nous soms toutes les races d'ici-bas et d'ailleurs
toulmonde, m'a vous dire, est dans la tête à toulmonde


statues
délibérées
sans épaules
qui pivotent
sur socle
pour l'expression
souvent de rien


le monde n'appartient pas qu'à quelques enflures
mais à toulmonde
c'est écrit dans le ciel, on n'a qu'à se mettre à lire

le grand rêve s'élague en rupture de filature
solitaire il saille et se module en zones sinistrées habitées
tristes artifices d'emprunt com un parfum de lèvres escarpées
se trouble d'aventureuses infos, de jugements, de génocides
se hâte et se dribble, souriant


cages de verre
sur
cages de verre

cages de verre
sur
cages de verre


fractales poésie désossée
Livre 1 – l'oeil
Première partie: ailé, sur la nervure bleue des consciences
I - log 112

(c) 2009 Jean Chicoine
Toute reproduction interdite sans autorisation.

le fermier de la noosfère 2

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"une chance que j'y ai pas parlé d' ma bébé Austin, à Marcel, y nous aurait ben crissé dans l' milieu d' l'autoroute, èsti," dit ti-Pierre, une fois qu'on se fut installé à une table devant une bonne bière froide,
"sans ralentir en plus," dis-je, "pis moé j'avais pensé parler des chars à hydrogène, sti,"
on éclata de rire com des débiles,
"faut dire que ta bébé Austin a m' faisait peur," ajoutai-je, "crisse, c' 'tait com si on était assis l' cul su' l'asfalte din tite boête d' quat' pieds carrés, quand on r'gardait par la vitre, c'est les roues des ôt' chars qu'on voyait, sti,"
"c'est vrai que c' 'tait pas un gros char, mais j' me faufilais partout avec par exemp', pis en èsti,"
sa première automobile à lui, qu'il s'était payée pour ses dix-huit ans en travaillant dans une shop tout un été, elle était morte six mois plus tard pour son plus grand chagrin, je ne cachais pas mon inconfort quand j'y embarquais, j'ai toujours aimé les chars de course à toute vitesse sur des pistes de professionnels et j'ai toujours craint les chars de taons empaquetés sur nos routes d'irresponsables,
"hey, ç'a dû mett' ton père en beau calvaire d'avoir à s' rend' à Beloeil demain, sti?"
le père à ti-Pierre possédait un gros Plymouth bleu métallic qu'il nous laissait emprunter quand ça adonnait, en ôtan, c'est certian, qu'on paye le gaz et qu'on ne fasse pas les fous avec,
"mets-en, èsti," dit ti-Pierre, "ça y a cassé sa fin d' semaine full pin, ça là, là,"
le père à ti-Pierre prenait ça lousse la fin de semaine question char, il avait pour son dire qu'il chauffait toute la semaine pour aller travailler et faire les courses, quoique ti-Pierre pour rendre service faisait le chauffeur à l'occasion pour sa mère et pour sa petite soeur, alors, la fin de semaine, ossi peu de char que possible pour le père, il restait à la maison, s'il avait à se rendre quelque part il marchait ou utilisait les transports publics, et si la mère, qui ne chauffait pas, ou la petite soeur rechignait et que le fils n'était pas loin, il lui refilait les clés du char, "quin toé, vas-y donc les r'conduire," il était toujours très heureux de nous confier son char une fin de semaine de temps en temps pour qu'on débarasse jusqu'à Trois-Rivières et le maudit voyage imprévu à Beloeil lui avait cassé son fun, pogné qu'il se retrouvait pour chauffer un jour de congé, ça nous cassait une partie de notre fun à nous ôtres ossi, celui de transiter dans les rues de Trois-Rivières au volant du gros Plymouth bleu métallic, les vitres baissées, la music rock au boutte, mais enfin, on en était quitte pour marcher ou prendre l'autobus, ce dont on s'accomodait très aisément, on reviendrait à Montréal sur le pouce dimanche soir ou on prendrait l'autobus Voyageur lundi matin de bonne heure,
"hey," dis-je, "t'as-tu fini a'c ton Télâr de Chardin, toé?"
"non, mais j' l'achève, pis y va falloir que j' le r'lise, ètsi, mais j' vas te l' passer avant,"
au cégep, la session dernière, ti-Pierre avait pour la première fois entendu parler de Teilhard de Chardin, né en 1881, mort en 1955 et qui est venu nous entretenir du concept de la noosfère, concept forgé par Vladimir Vernadski, né en 1863, mort en 1945, selon quoi tout ce que l'on pense, ce que l'on imagine, ce que l'on rationalise, ce que l'on invente, que tous nos rêves, nos espoirs, nos chagrins, nos illusions, nos fictions, nos misères, que toutes nos mythologies, nos religions, nos filosofies, nos idéologies, nos politics, nos cultures, que toutes ces pensées que l'on pense toulmonde clairement ou sans le faire exprès forment la noosfère, puis c'est certain que la noosfère est invésib com l'air, vu qu'elle représente la sfère de l'esprit humain, j'imagine que c'est ce que le Christ voulait dire quand il affirmait que "l' Esprit mouve com eul vent din branches, tu l' sens passer su' toé, mais tu l' voé pas," cet esprit humain qui imprègne le monde de sa présence com l'atmosfère de ses gaz, l'esprit de toulonde qui nous relie tout un chacun par la caboche com l'air par les poumons, et quand on serons plus smats, si on s'étouffe pas avant, on saurons comment sifonner dans notre immense réservoir noosféric et c'est peut-être ça ossi qu'il voulait dire, le Christ, quand il affirmait que tout se saurait, une fois qu'on aurons entrouvert les portes de l'entrepôt des pensées de toulmonde, mais c'est pas demain la veille,
on finissait notre bière,
"une ôt?" proposai-je, "après on s'en va, sti,"
"une ôt," renchérit ti-Pierre, "mais là, y faut qu' j'aille pisser la première, èsti,"
"m'a y aller après toé, sti,"
je fis signe à la waitresse pour lui signifier "deux ôts" des doigts, je payais, j'avais plus d'argent que ti-Pierre, je travaillais du lundi au jeudi dans une brasserie du Vieux-Montréal, les cheveux attachés, la barbichette trimée, la cravate au cou, je me ramassais des bons tips en plus de me faire des payes décentes, la waitresse, avenante et souriante, pas beaucoup plus âgée que moi, arriva peu après avec les bières sur un plateau en équilibre sur sa main gauche, elle déposa les bières sur la table, ramassa les deux bouteilles vides, recouvrit le cendrier d'un cendrier propre viré à l'envers pour les transporter toué deux sur son plateau, y déposer le cendrier utilisé et placer le propre à l'endroit sur la table, prit, toujours souriante, l'argent que je lui tendais, voulut me redonner mon change, je lui fis signe de le garder et pendant tou cet échange silencieux j'avais fait semblant de ne pas regarder ses totons lousses dans sa blouse échancrée,
ti-Pierre revenait des toilettes, j'allai pisser à mon tour, cela fait au lieu de revenir par le chemin que j'avais pris, en zigzaguant entre les tables, je longeai le bar de façon à zyeuter au passage les waitresses pas vraiment habillées venues remplir les commandes, je ralentis le long de la piste de danse pour observer l'une d'elles qui faisait son numéro de strip-tease, elle venait juste de commencer et se dandinait au rythme du disco,
"j' pense que j' vas partir d' chez mes parents c't'automne," dit ti-Pierre, entre deux gorgées de bière, un oeil sur moi, l'ôtre sur la danseuse, elle retirait lascivement son top,
"ah oui?" rétorquai-je, "pis c'est ta décision finale, ça là, là, sti?"
"j' voudrais m'installer dans l' bout du carré Saint-Louis, faudrait que j' me trouve un appartement a'c une grande pièce bien éclairée pour mon studio, èsti,"
ti-Pierre se prenait pour un peintre com moi pour un poète,
"tsé c' qu'a m'a dit, l'ôt jour, èsti?"
"qui, ta mère?"
"ouin,"
"quoi, sti?"
"a m'a dit qu'était prête à m' payer un p'tit studio dans Montréal-Nord, com ça j' pourrais rester à maison pis avoir mon studio pas loin, èsti,"
nos deux familles habitaient le quartier, la mienne depuis presque toujours, la sienne depuis cinq ans qu'elle avait immigré de Trois-Rivières,
"a veut vraiment pas qu' tu partes, sti,"
la danseuse, les totons maintenant lousses, taquinait l'audience majoritairement masculine en jouant avec ses p'tites culottes,
"non, a veut pas, èsti, pis c'est vrai que j' connais ben des étudiants qui s'raient ben contents d' pouvoir rester chez leu' parents, pis qui leu' pay'raient un studio en plus, j' le voé ben qu' chu chanceux, èsti, j'ai des parents qui croient en moé pis qui ont l'argent pour le backer, mais justement, èsti, c'est ça qui m' fatigue, crisse, y faut que j' fasse un hom de moé pis c'est pas en restant avec mes parents que j' vas y arriver, le problème, c'est qu' chu pas sûr d' pouvoir arriver à m' payer un appartement tuseul, en tous cas un appartement com j' le veux, grand pis bien éclairé, pis ça m' tente pas d' avoir un colocataire, j'aimerais mieux rester tuseul com toé, èsti,"
je vivais dans une petite chambre à une fenêtre au troisième étage d'un vieil immeuble sur le boulevard René-Lévesque, autrefois le boulevard Dorchester, au coin de Berri, le coin sud-est, avec une petite épicerie dans l'angle, mon loyer coûtait 9 $ par semaine et si tu payais le mois d'avance, au lieu de te coûter 36 $, ça t'en coûtait que 35 et 1 $ dans ce temps-là (1 $ en papier) ça couvrait ton tabac, ton papier à rouler et ta boîte de crap dinner, j'avais présenté ti-Pierre à mon concierge, lequel lui avait demandé ce qu'il faisait dans la vie,
"chu t'étudiant en arts plastics au Vieux, èsti,"
"ah, j'ara dû m'en douter," s'était exclamé mon concierge, en me jetant un regard complice, vu que je m'étais présenté à lui, en payant ma chambre pour le mois, en tant que poète qui travaillait dans une brasserie, il respectait les artistes, il leur enviait leur passion, leur audacité, leur liberté de pensée, en ôtant qu'ils payent le loyer,
"ouin, ben dans c' cas-là va falloir que tu t' trouves une job, pis ça va casser ton fun au cégep, ça là, là, sti,"
il le prit sur la défensive, la danseuse maintenant tounue avait étendu une couverture sur le plancher de la piste et s'y tortillait à quatre pattes, sur le ventre, sur le côté, sur le dos, pour nous montrer son castor dans toute son ampleur,
"chu capab' d' travailler pis d'étudier en même temps com toulmonde, tu m' prends pour quoi, un feluette, èsti?"
"calme-toé l' gros nerf, c'est pas ça que j' veux dire, pis d' toute façon, si jamais t'as d' la misère à joind' les deux bouttes, tes parents vont t'aider, y t' laisseront pas dans marde, sti,"
"je l' sais ben, qu'y vont m'aider, pis c'est ça qui m' fait chier, parce que je l' sais trop ben qu' ch' 'rai pas capab' de dire non, èsti,"
ça l'achalait, ça le tourmentait, ça le fatiguait d'être ainsi prisonnier de la générosité et de la compréhension de ses parents, ça l'empêchait de se prouver à lui-même qu'il pouvait se débrouiller tuseul com un hom, la danseuse avait fini son numéro, elle se rhabilla minimalement et quitta le stage pour redevenir waitresse,
"chu pogné a'c des parents trop libérés, èsti,"
le fait en outre que j'étais d'un an son cadet et que ça faisait déjà trois ans que je ne vivais plus chez ma mère l'embarassait, je lui répétais que notre situation différait, il vivait dans une famille unie, travaillante et à l'aise, j'étais parti de chez ma mère pour lui alléger le fardeau, toute seule qu'elle était avec le reste de la marmaille,
"mais écoute, là," dis-je, "tu dis qu' ta mère est prête à t' payer un studio à Montréal-Nord, pourquoi tu y d'mandes pas qu' a t'en payes un dans l' carré Saint-Louis à place? ça doé quand même pas êt' ben ben plus cher qu'à Montréal-Nord, pas un appartement, là, un studio qu' tu pourrais t'organiser en appartement, tsé veux dire, sti?"
"m'ouin, c' pas fou com idée, ça, j'y avais pas pensé, èsti,"
on finit notre bière, on tira une dernière pof de notre cigarette, on écrasa le mégot dans le cendrier,
"on y va, sti?"
"on y va, èsti,"
on se ramassâmes, on zyeutâmes les waitresses une dernière fois, puis on sortîmes,

(c) 2009 Jean Chicoine
Toute reproduction interdite sans autorisation.
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