journal d'un miroir

par Zak Michigan

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en ces lieux, en conclusion

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en conclusion, donc, de mon passage au Salon du livre de Montréal, édition 2010, ben, pas grand-chose, c'est que voyez-vous, j'ai perdu le fil, je me promettais de parler des lieux, des rimes aussi peut-être, et voilà-t-y pas que je bloque, que plus rien ne vient, pourquoi?
ben d'abord parce que je suis de retour dans ma routine, y a rien de pire pour sacrer une jambette à l'inspiration que de reprendre là où on avait laissé, dans l'ornière du quotidien,
ensuite parce que je me suis retrouvé avec un projet d'article qui me passionne et qui a délogé le Salon dans l'ordre de mes priorités, un article sur la transformation du langage dans le monde de l'informatique,
finalement parce que j'ai dit à peu près tout ce que j'avais à dire sur le Salon, mots surtout qui m'ont replacé Montréal dans le coeur et par lesquels j'ai peint ceux et celles que j'ai rencontrées,
car, en définitive, le Salon, c'est ce qu'il fut: ma ville et les rencontres,
du Salon lui-même, de l'événement littéraire qu'est le Salon, ben, de m'y retrouver en tant que participant, oui, ça m'a fait un velours, mais je vais vous avouer: je n'ai même pas pris la peine de l'explorer, le Salon, les stands, ceux des gros calibres comme ceux beaucoup plus nombreux des éditeurs plus modestes, je les passais sans leur prêter attention, ce n'étaient pas les livres qui m'intéressaient, mais les gens,

les expressions, les démarches, les voix,
les courbes, les peaux,
un regard, un geste, une parole,
une épaule, une jambe,
parfois un parfum, alors je ralentissais et je humais comme un loup,

ai-je pris des photos? non, pas une seule, j'avais pourtant une caméra avec moi, je ne l'ai utilisée qu'une fois, samedi après-midi, quand mes soeurs et mon fils sont apparus, pour nous photographier et c'est même pas moi qui la tenait, la caméra, alors...
pas que j'aie de quoi contre les caméras et la photographie, bien au contraire, disons que ma relation avec la caméra est similaire à ma relation avec l'automobile: on fait pas bon ménage, on s'entend mal, on s'accorde pas,
et si je m'étais décidé à en prendre, des photos, c'eut été des rues, des buildings, du monde, l'été prochain peut-être, si j'arrive à y passer deux semaines avec Juliette, on grimpera sur la montagne, on ira photographier les canards qui barbottent dans le Lac aux Castors, puis on montera jusqu'au top piqué de sa croix et de là on aura Montréal la belle à nos pieds,
donc j'ai pas pris de photos, hin hin,

bon, allez, ça suffit, je mets le point final à ces carnets du Salon, c'est que j'ai pas que ça à faire, j'ai un article à pondre, un roman à finir et un autre à commencer tout de suite après,
ça fait que point final cool

les noms

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Le monde entier est un cactus,
Il est impossible de s'assoir.
Dans la vie, il y a qu' des cactus,
Moi je me pique de le savoir.
Aïe aïe aïe, ouille, aïe aïe aïe.
Jacques Dutronc, Les cactus

qu'ai-je retiré du Salon? qu'ai-je rapporté dans mon sac de voyage? la magie de ma ville natale, le plaisir d'avoir revu un peu de ma famille, la mémoire de ceux et celles que j'ai rencontré(e)s,

Monique, celle que je quitte, Monique Boisvert, auteure du roman Aimer sans coeur, Monique la magnifique qui n'a pas voulu rester fidèle ne serait-ce qu'un soir, une fois, elle n'a pas voulu m'aimer sans coeur, je la porte maintenant comme mélancolie dans le mien, je l'aurai aimée pour son intelligence, son humour, son rire, son corps bien en chair et sa voix chaude,
Barbara, de qui je m'en vas, une Française comme on les voit dans les films, belle comme une poupée, superbe comme une femme forte, les yeux bleus de chambre à coucher (ben oui, je sais, ça fait sexiste et cliché, mais que voulez-tu, cé ça kyé ça), sensuelle comme la chanson California de Mylène Farmer, parfaite bilingue, son accent pointue me ravissait, elle fait dans la chanson low-fi expérimentale, elle s'est installée à Montréal, m'expliquait-elle, parce qu'en France, où paradoxalement on s'américanise à la va comme je te pousse, l'artiste qui, comme elle, s'aventure dans les avenues américaines de la création est mal vu, elle m'a serré fort dans ses bras au moment de mon départ et, presqu'une semaine après, son parfum doux me flotte encore dans les narines,
Anthony, ben oui, c'était fini, Français lui aussi, éditeur délégué de Publibook, il publiera au printemps prochain un essai à l'intention des Québécois sur l'intégration des Français de plus en plus nombreux dans la société québécoise, jeune, énergique, enthousiaste, le regard clair, la poignée de main franche,
ces trois-là, Monique, Barbara et Anthony, au stand 423 en face de celui du RECF, le Regroupement des éditeurs canadiens-français, où moi j'étais,

mes trois soeurs, Marijo, Sofy et Manon, mon fils Youri, dessinateur inconnu au talent extrême, comme l'ont dit Sofy, puis Monique, après avoir consulté une sélection de ses dessins qu'il transportait avec lui dans un cartable, et sans savoir que l'une et l'autre exprimaient la même pensée, s'il se vendait des grandes bottes comme celles qui chaussent ses personnages féminins et des longs manteaux qui les habillent, elles achèteraient, ajoutant que des posters de ses mâles racés, violents et saignants et de ses femelles sexy, violentes et saignantes feraient fureur auprès de la jeunesse, "il a de l'or dans les mains," dit Monique, ou est-ce Sofy qui l'a dit? ou les deux?
j'ai aussi vu ma mouman, Juliette, que toulmonde appelle Julie, que j'aime d'un amour qui ne peut pas mourir, la femme phare sur la mer à boire de mon existence, la source de mon optimisme et de ma joie de vivre,
pis mon cousin André, chez qui j'ai dormi deux soirs et sur l'ordinateur duquel j'ai tapé mes deux premiers blogs, mon aîné de quatre ans, les beaux souvenirs qu'on s'est racontés en présence de son fils François, quand le monde n'était pas politiquement correct,
j'ai pas vu mon père, ni mon frère Sylvain, dommage, j'ai vu par contre la fille de ma soeur Manon, ma nièce Alyssa, et ses deux fillettes charmantes comme des princesses pas encore à l'école, j'ai raté mon neveu Joffré, le fils aîné de Marijo, Loïc, son frère, était parti en voyage, et Ludovic, le fils à Sylvain, ben j' sais pas ousqu'il est,

et le monde, j'ai rapporté le monde dans mon sac, le monde au Salon, dans le complexe de la place Bonaventure, dans les rues, dans le métro, le monde partout, le monde toultemps, le monde jour et nuit, ça me manque, cette activité, cette effervescence, ce bouillonnement, ce grouillement, je n'étais qu'un auteur parmi des milliers d'autres, qu'un personnage de quelques mots dans le récit du Salon, qu'un quidam à longs cheveux blancs dans la populace montréalaise, mais j'étais bien, j'étais libre, j'étais du monde, je me disais que si je n'arrivais pas à me trouver une blonde à Winnipeg c'était parce qu'elle m'attendait à Montréal, et je pensais beaucoup à ma fille Juliette, j'aurais voulu l'avoir avec moi pour lui faire découvrir ma ville retrouvée, mais ça, j'y reviendrai dans la prochaine entrée, celle des lieux, où j'en profiterai pour poursuivre avec les noms de ceux et de celles que j'ai croisé(e)s cool

de noms, de lieux et de rimes

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"Monique, je te quitte,"
je déambulais la tête haute dans les corridors et les allées de la place Bonaventure, où se tenait le Salon, et, parfois, par petits bouts, je gardais les bras repliés à mi-corps et les mains en mouvement devant moi comme Matt Smith dans Doctor Who, je toisais les filles et les femmes, mon coeur se serrait, un peu, à la pensée de la solitude qui m'accompagne depuis trop longtemps, un peu, dis-je, parce que je retrouvais vite l'élévation d'esprit qui a été mienne dès qu'au sortir de l'aéroport j'ai foulé le sol montréalais et qui ne m'a pas quitté de toute la durée de mon séjour,

"Barbara, je m'en vas,"
j'ai visité le Champs-de-Mars dans le Vieux-Montréal et longé l'avenue des Arts, ces lieux où j'ai fait les 400 coups du temps que j'étais immortel, j'ai reconnu tous les buildings, mais plus aucun des établissemnets qu'ils renferment, j'ai remonté la rue Saint-Laurent, où le Cléopâtre, un bar de danseuses, a toujours pignon, j'ai emprunté la rue Sainte-Catherine, cette belle grande avenue que j'ai arpentée de long en large dans ma jeunesse, content de voir que les Foufounes Électriques, un bar hip, et le 281, un bar de danseurs, existent toujours, quoique ce dernier ait passé du côté nord au côté sud de la rue,

"Anthony, c'est fini,"
et j'ai marché sur la Saint-Denis, la rue des mes frasques et de mes amours, j'ai vu que le cégep du Vieux-Montréal, entre Sainte-Catherine et Maisonneuve, n'était plus, le building toujours érigé, mais pas le cégep qu'il abritait, j'ai arrêté un jeune homme au passage,
"dis-moé donc, toé, l' cégep du Vieux-Montréal, ben l' campus du cégep qu'y avait icitte, y est rendu où?"
"y a pas d' cégep icitte," me répondit-il, "ça, c't'un pavillon d' l'UQAM,"
ah bon, l'université du Québec à Montréal, dont le pavillon principal s'élève de l'autre côté de la rue, a maintenant un pavillon additionnel là où se trouvait le cégep, bien,
ensuite, à ma grande surprise, en face du Théâtre Saint-Denis, entre Maisonneuve et Ontario, j'ai retrouvé ce bistrot où Baudelaire, tel que je le raconte dans la forêt du langage, est apparu cent ans après sa mort, la terrasse sur laquelle il a bu un café est toujours là, la façade de l'établissement est restée pareille à ce qu'elle était il y a une trentaine d'années quand moi je fréquentais ce bistrot, dont je ne me rappelle plus le nom et qui est maintenant la Brioche Lyonnaise, où je me suis payé un petit déjeuner Parisien, oui madame, avec croissants au beurre et bol de café au lait,

mais le Salon, me demandez-vous, tu vas en parler, oui ou merde?
oui, j'en parlerai, ça s'en vient, quand je vous introduirai à Monique, à Barbara, à Anthony, à mes soeurs et à mon fils qui sont venus m'y voir, à mon cousin aussi, bien sûr à ma mère, et à bien d'autre monde encore,

la chanteuse qui voulait grimper plus haut

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dimanche matin, encore une fois en route pour le Salon, entrent en même temps que moi dans le métro une fillette d'une dizaine d'années accompagnée de son père, lui s'assoit sur un banc, elle, toute pimpante, se met à grimper sur un des poteaux entre les bancs, je la regarde faire, puis je lui demande:
"t'es-tu capable de grimper jusqu'au plafond?"
"ben sûr!" qu'elle répond,
mais elle a beau s'essayer, elle n'arrive à monter qu'à la moitié du poteau pour aussitôt glisser et redescendre, sur ce entre à l'une des stations un jeune homme qui transporte ce qui a l'air d'une petite guitare dans un étui en tissu,
"c't'un instrument de musique, ça?" que je lui demande, "ça s' souffle ou ça s' pince?"
"c't'un charango," qu'il répond, "ça s' pince,"
il dézippe l'étui, en sort l'instrument, me le montre, en pince quelques cordes et le refourre dans l'étui, entretemps la demoiselle qui grimpait au poteau s'était mise à chanter,
"ah ben dis donc, on a un musicien ici," que je dis en montrant le jeune homme au charango, "et là, on a une chanteuse," que j'ajoute en désignant la demoiselle,
"oui," qu'elle me lance, "j' suis aussi danseuse et musicienne, mon père m'a ach'té une flute traversière,"
on placote un bout, elle et moi, le jeune homme, arrivé à destination, débarque, la fillette m'apprend qu'elle et son père s'en vont au Salon,
"ah ben! c'est là que j' m'en vas moé 'si!"
"tu t'en vas ach'ter des livres?" qu'elle me demande,
"non, j' m'en vas essayer d' vend' les miens,"
"t'écris des livres?"
"oui, chu poète, pis j'écris des romans pas d'allure,"
elle me toise un moment, s'essaie à nouveau de grimper au poteau, me toise encore, puis me demande:
"ça écrit quoi, un poète, des chansons?"
"ben oui, ben r'garde, moi j' prends des mots, j' les lance dans les airs, pis j' fais des étoiles avec, j' fais des fleurs, des oiseaux aussi," j'illustre mes propos en gesticulant des mains, "quand chu triste j' fais des nuages gris, pis mes mots tombent comme d' la pluie, des fois j'attrape des gouttes, j' les mets d' côté, pis j' fais des diamants avec plus tard, pis comme j'aime pas rester triste trop longtemps, ben un moment donné j'écarte les nuages avec d'autres mots pis là j' fais un gros soleil jaune, des fois j' le fais bleu,"
elle a souri d'un beau grand sourire tout le reste du trajet, elle exécutait des steppettes de danse autour du poteau, s'y tenant d'un main, de l'autre, parfois des deux, la bonne humeur sautillait dans ses yeux comme des feux d'artifice au caramel,
on arrive à destination, on débarque les trois ensemble, elle entre moi et son père, lequel, sans avoir dit un mot encore, lâchait de fréquents sourires, on enfile les couloirs qui mènent au Salon,
"on est v'nu avec la classe mercredi," qu'elle m'apprend, "pis j' me suis faite une liste de tous les livres que j' veux, pis aujourd'hui ben j' viens avec mon père pour les ach'ter,"
"disons qu' la liste, j' l'ai réduite un peu," me dit celui-ci, en réduisant des deux mains une liste imaginaire devant lui,
au moment de nous séparer, eux en direction de la billeterie, moi de la foire alimentaire pour bouffer avant de me pointer à mon stand, la fillette me lance:
"à plus tard, monsieur! on se r'verra peut-être à l'intérieur,"
"oui, passe une belle journée, toi aussi," que je dis au père, qui me salue en retour,
j'ai raconté l'anecdote plus tard à mon éditrice, comme je l'avais fait avec les deux précédentes, elle m'a dit:
"tu devrais m'écrire des livres pour enfants, toi, t'as l' tour,"
bon, oui, j'y ai déjà pensé, je m'y mettrai certainement, un moment donné, cela dit le Salon est terminé, je suis de retour à Winnipeg, j'ai encore à dire sur ma fin de semaine, alors restez à l'écoute, je vous reviens sous peu,

p.s.: appelons ça, ces blogs, les carnets du Salon, han? pourquoi pas, et voilà-t-y pas que je les écris à ma façon, rétrospectivement, même,

la couturière du métro

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hier, prenant le métro Henri-Bourassa pour me rendre au Salon, il y avait à côté de moi cette jeune dame qui ne se tenait ni à la rampe, ni au poteau et qui, bien plantée sur ses deux pieds, était occupée à recoudre un bout de vêtement, d’une station à la suivante le wagon se remplissait et la dame et moi reculions vers le fond à mesure jusqu’à se retrouver le dos au mur. moi, pas achalé comme je suis et toujours prêt à chanter la pomme, parce que la pomme, le fruit et le plaisir, on sait tous que c’est bon pour la santé, je lui dis, en désignant son aiguille qu’elle maniait expertement :
"va falloir que j’ me rentre la bedaine pour te laisser d’ la place,"
"faudrait pas que l’ train freine brusquement," répliqua-t-elle, "sinon ça deviendra un trajet é-pique!"
ah, la vivacité de l’esprit, quelle beauté! surtout que celle-ci avait des yeux pers vibrant de santé., il se trouvait qu’elle était chanteuse d’opéra et qu’elle reprisait un costume pour une production de Hansel et Gretel, comme quoi les artistes restent en général pas riches et surtout débrouillards,
"faut bien tirer profit du temps qu’on a," dit-elle, en faisant référence à son travail de couturière en équilibre dans un métro en marche,
elle m’a demandé ce que je faisais de bon dans la vie, je le lui ai dit, je lui ai raconté avec quel plaisir, quelle joie, quelle élévation je redécouvrais Montréal, je lui parlai du blog, bien modeste, que je pondais sur le Salon et que j’allais introduire le prochain en racontant notre petite aventure,
"tu l’appelleras la couturière du métro," proposa-t-elle,
merveilleuse jeune femme!
alors donc, venez au Salon, en fait, je dois dire, hier, samedi, le Salon grouillait littéralement de monde, c’était plein, c’était foule, aujourd’hui dimanche j’imagine que ça le sera autant et, comme je le soulignais dans mon précédent blog, passez les gros calibres et sautez sur l’opportunité qui vous est offerte de découvrir ce qui s’écrit dans la francophonie hors Québec, allez, les gros calibres, ils sont visibles douze mois par année, vous ne pouvez pas les manquer, alors que les écrivains francophones du reste du Canada, et de l’extérieur aussi, écrivains vibrants et originaux, pour une fois qu’ils viennent se pointer la tronche à Montréal, ce serait un crime quasiment que de ne pas en profiter pour venir leur serrer la pince et, bien sûr, acheter leurs livres,

fidèle, un soir à la fois

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le Salon du livre de Montréal, il faut y aller., c’est énorme, c’est coloré, c’est vivant, c’est grouillant, il faut y aller, bien sûr, pour les gros calibres, les auteurs connus de tous, mais il faut y aller surtout pour découvrir la littérature francophone hors Québec, parce que c’est une littérature bouillonnante, inventive, imaginative, une littérature qui, si elle sait plaire à monsieur et madame toulmonde, sait aussi prendre des risques, s’aventurer dans des avenues neuves du langage et proposer des œuvres originales, hors des sentiers battus,
la littérature francophone hors Québec, celle qui s’écrit dans les Maritimes et dans l’ouest canadien, ce n’est pas, comme on le pense trop souvent, qu’une littérature de terroir et d’arrière-pays, si de très belles œuvres de ce genre s’y publient, c’est aussi, c’est surtout une littérature moderne, ancrée dans le 21ème siècle, qui parle d’aujourd’hui et qui parle de demain,
alors, les gros calibres québécois, ben laissez-moi vous dire, on leur jette un coup d’œil, on ne s’y attarde pas trop, vu qu’on les retrouvera tout le reste de l’année, et on en profite pour aller voir et découvrir le foisonnement de ce qui s’écrit ailleurs dans le panorama canadien,

j’étais assis à ma table de signature, au stand 422, et je regardais une dame de l’autre côté de l’allée, debout devant son stand à elle, c’est qu’elle était magnifique, alors, un moment donné, n’en pouvant plus, je me suis levé, j’ai traversé l’allée, me suis approché de la dame, du bout du doigt j’ai touché son épaule nue, la dame s’est retournée,
"mais t’es magnifique, toi!" lui ai-je déclaré,
"attention! j'ai 56 ans et je suis grand-mère," a-t-elle riposté, un beau grand sourire aux lèvres,
"c’est pas grave, j'ai 57 ans pis chu grand-père," ai-je dit,
elle est écrivain, elle m’a montré son livre, je lui ai montré les miens, et je lui ai chanté la pomme, parce que comme de raison j’étais en amour, je m’éprends facilement, et comme elle est mariée, je lui ai dit que les femmes devraient se mettre au diapason du 21ème siècle et, bien sûr, rester fidèle, la fidélité, c’est important, ça cimente une union, mais fidèle, un soir à la fois,
tout ça pour vous dire de venir au Salon découvrir ces auteurs qui le plus souvent, trop souvent, sont perdus dans l’ombre intempestive des gros calibres, venez au Salon jaser un bout avec des écrivains qui ont beaucoup à dire, qui le disent très bien, qui le disent même, plus souvent qu’autrement, mieux et de façon plus originale que les gros calibres, et qui représentent une voix collective pan-canadienne qu’il est non seulement agréable et enrichissant de découvrir, mais nécessaire, oui, nécessaire, histoire de s’ouvrir sur la vibrante francophonie hors Québec,

Le Salon du livre de Montréal + la forêt du langage (extrait 13)

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Le Salon du livre de Montréal

or donc, je me retrouverai la semaine prochaine au Salon du livre de Montréal, j'y aurai un stand, le stand 422, du 19 au 21, en tant qu'auteur en dédicaces parmi des centaines d'autres, sans compter bien entendu les invités d'honneur,
ça me flatte, c'est sûr, mais je vais vous dire, ça me surprend encore plus, jamais je ne me serais attendu à ça, moi, le petit écrivain de pas grand-chose, m'enfin,
cela dit, mon éditrice m'a demandé d'écrire un blog, ici, sur Opera, pendant mon séjour au Salon, alors restez à l'écoute, comme on dit, parce que dès vendredi prochain, je m'y mets, ouais,





la forêt du langage
horreur ! la langue anglaise !

horreur, scandale et misère !
je me suis pogné en flagrant délit d’anglicisation !
j’ai formulé ma pensée dans ma tête en anglais !

viol, injure et insulte !
pauvreté, atrocité, obscénité !

je me retrouvais le cervo saturé d’anglais,
le bateau de ma langue sombrait dans la mer à boire du langage,
le cœur me serrait,

mais cibolac de crisse !
je me démènerais com un diable dans l’eau bénite pour vous en repêcher des débris !

alors que lorsqu’on étions bonhoms, mon frère et moi, et pour vous montrer que plus ça change, plus c’est pareil, on faisions semblant dans nos aventures tumultueuses de causer en anglais, la langue d’ Elvis et des agents secrets, on avions beau être preux et valeureux com Tintin, forts et courageux com Bob Morane, fins et rusés com Nick Jordan, hardis et gouailleurs com Lemmy Caution, on l’étions toujours en anglais, qu’on baragouinions résolument en pourfendant les méchants, si on étions pris on disions pas un mot, ni en anglais, ni en français, même sous la torture, du reste on parvenions toujours à s’échapper,
à vivre au Manitoba, donc, la langue anglaise s’insinuait perfidement dans mon crâne, je parlais français avec les flos com de raison, il n’a jamais été question de communiquer en anglais entre nous, jamais dans cent ans, c’eût été une honte, une trahison, un coup vicieux au cœur de ma culture, ils allaient à l’école en français, ils fréquentaient la bibliothèc française, s’intéressaient à un minimum de music et de télévision francofones, n’empêche, l’anglais les assaillait de partout, que voulez-vous, on est rarement maître de sa destinée, j’ai d’ailleurs compris très jeune qu’en mon pays j’ai les deux pieds sur une planète, qu’au sein du peuple canadien je fais partie de la race humaine et que je parle les langues à toulmonde dans ma langue dévergondée,
guerre sauvage des langues, langues vivantes, langues mortelles, langues qui renaissent com des foenix, langues qui changent, qui se transforment, qui s’adaptent et rien ne sert finalement de s’inquiéter de l’érosion du français sous les coups de butoir de l’anglais, ces deux langues au miroir com des œufs, rien ne sert de se lamenter sur le rôle en apparence moins pertinent du français dans les affaires du monde puisqu’en vérité le monde s’en fout et qu’ôcune des langues parlées et écrites aujourd’hui ne le sera pareillement dans cent ans, déjà que les ordinateurs sont à l’œuvre, si l’anglais a viré international pour nous envahir nos parlures, celles-ci à leur tour le contaminent et le colonisent, rien ne sert, dis-je, de s’évertuer à protéger la langue française, mais la protéger contre quoi, seigneur de bon yenne ? contre qui ? quand au contraire il faut la diffuser dans la planétarisation des consciences, pas la globalisation des marchés, ça c’est de la marde, la propager dans le rhizome noosféric des langues d’asteur pour l’avènement d’une communication multiple, complexe et mobile, puis c’est sûr que c’est pas du tout cuit,
or voici qu’au moment où j’écrivais ces lignes follement linguistics Charlebois me chantait qu’il reviendrait se marier avec l’hiver, moi je rêvais, je ne faisais que rêver, je me fichais du réel com de l’an quarante, le plat réel farceur farci, la douteuse réalité trompeuse, je m’en fichais, de notre fiction sociale commercialisée à outrance, ça nous passerait com un comédon sur le front du genre humain, je rêvais que je pondais les livres charnières qui rimeraient avec le passage des millénaires,
la lune s’ébaudirait,
les planètes se rangeraient sagement pour un florilège,
les étoiles scintilleraient com des enluminures moyenâgeuses,
l’ange, de son côté, en a vu, elle ossi, des étoiles, étant donné qu’elle s’est tapé un orgasme du tonnerre de Brest l’ôtre soir, oui madame, un orgasme, affirmat-elle, le regard pétillant, à côté duquel ceux qu’elle s’envoyait avec le jet de la douche pâlissaient drastiquement d’intensité,
« like, so far, it was tremors », expliqua-t-elle, « now i’ve been through an earthquake, no less »,
son travail acharné de plusieurs mois sur sa sexualité, avec l’apport entre ôtres de l’information et des outils disponibles à la boutic où je bossais, avait finalement porté fruit, elle est venue dans un grand jet qu’on pensait d’abord qu’il s’agissait de pisse, mais non, il s’agissait de jus féminin, on a éclaté de rire, on s’était embrassé en se caressant pendant cent sept ans sur mon sofa, puis on était passé dans ma chambre pour se mettre sur mon lit, je la pistonnais du doigt après l’avoir pompée au totem quand brusquement l’orgasme s’est jeté sur elle com un oizo sur sa proie, elle fut ravie, elle rayonnait, c’était beau à voir, son jus giclait sur ma main, d’un geste vif de l’ôtre j’agrippai mon t-shirt au bord du lit pour le lui glisser sous les fesses, elle continuait de venir, j’ai retiré mon doigt pour la renfiler au totem, on a lévité jusqu’au septième ciel, on en est redescendu de fort bonne humeur, on s’est interrogé sur son jus, on l’a reniflé, du moins ce qui n’avait pas été mélangé au mien, ça sentait
le trèfle concentré, on l’a roulé entre nos doigts, c’était lisse et huileux, on l’a goûté du bout de la langue, ça goûtait suret, on a beaucoup rigolé,
mais le monde m’échappe, les frontières de mon identité s’estompent, des fractales malicieuses se baladent dans mes pages, je perds mon écriture, mon écriture se perd, je m’y perds, elle n’est plus réelle, ne l’a jamais été, dépossédée elle disparaît ligne après ligne dans l’illusoire alentour bétonné, puis elle se transforme en rivière souterraine que je remonte pour cueillir sur sa rive des miettes de sens, des brisures de métafores et des éclats d’allégorie,
tout finit, tout recommence, rien n’arrête, l’individu passe, les peuples survivent, puis les peuples passent et c’est l’humanité toute entière qui survit et qui part à la chasse aux aliens dans l’impensable cosmos,
le vent souffle, la lumière fléchit, il neige,
j’écris pour ne pas succomber à la folie catapultante de mes contemporains les mercantiles, moi-même crackpot dans le délire général, jeté vif dans la progression des hamburgers,
poète idéaliste, insurgé et plus qu’abracadabré, de ce fait désaxé, je m’imagine géant et je vais m’assoir au bord du disc galaxic com au bout d’un quai, je me penche dans le vide pour y regarder s’allumer les galaxies nos voisines et je leur lis Proust d’une traite, elles aiment bien, quoique le concept de monuments articulés dans la durée d’un temps retrouvé les fasse rigoler,
poète vieilli, mais au cœur fier et hardi com quand jeune hom j’avais mangé un quart d’once de gros morceaux de champignons dans une sauce brun verdâtre poisseuse, ça goûtait le fond de culottes beurré à la confiture d’orteils, mais j’avais tripé com un dieu en buvant com un trou, j’avais marché dans un kaléidoscope assourdissant de ruines nucléaires encor fumantes et j’avais dansé sur des musics apocalyptics dans des bars éventrés, j’avais perdu connaissance, une copine pas sobre elle non plus m’avait ramassé pour m’emmener chez elle, au matin elle était venue me rejoindre dans la chambre d’ami où j’avais dormi, elle ne portait que ses p’tites culottes, elle s’était étendue de tout son long sur moi, ses petits totons écrasés sur ma poitrine pas velue, on s’était embrassé, toué deux la bouche asséchée par l’alcool, j’avais bandé, elle avait senti le feu monter en elle, puis sans crier gare elle avait décidé que non, elle ne voulait pas faire ça à son chum, absent pour quelques jours, elle s’était excusée en se relevant, moi, raide, mais bon prince, et non sans lui avoir au préalable demandé la permission, qu’elle m’avait accordée, de lui pogner et de lui licher les totons un peu, j’allai me travailler dans les toilettes,
poète débranché, je ne tiens envers et contre tous qu’à un fil de rallonge existentiel, celui de ma phrase, fil anticonformiste pour me soustraire à la raison lunatic de mes semblables les insensés, je m’amuse à vraire le vratoutim, ni vu ni connu d’avance dans l’accablante platitude des mégalogiciels englobinisés par la restructuration des tourments,
les saisons déglinguées reculent à pas comptés dans mon appartement, saisons mortes, pourtant éternellement resplendissantes dans l’obscure mémoire collective d’où, du fond d’un album foto, je scintille com un feu follet,
mes laborieux bouts de phrases s’émiettent dans des coins reculés,
à peine des linéatures de sens, de la limaille de significations, des paraboles par azar,
le temps s’envoyait en l’air avant le prochain vol,

Jean Chicoine, la forêt du langage
Éditions du Blé, 2010, Collection Rouge, pp. 52 - 57
http://www.livres-disques.ca/editions_ble/products/product_detail.cfm?id=6869
Toute reproduction interdite sans autorisation.
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