Le Salon du livre de Montréalor donc, je me retrouverai la semaine prochaine au Salon du livre de Montréal, j'y aurai un stand, le stand 422, du 19 au 21, en tant qu'auteur en dédicaces parmi des centaines d'autres, sans compter bien entendu les invités d'honneur,
ça me flatte, c'est sûr, mais je vais vous dire, ça me surprend encore plus, jamais je ne me serais attendu à ça, moi, le petit écrivain de pas grand-chose, m'enfin,
cela dit, mon éditrice m'a demandé d'écrire un blog, ici, sur Opera, pendant mon séjour au Salon, alors restez à l'écoute, comme on dit, parce que dès vendredi prochain, je m'y mets, ouais,
la forêt du langagehorreur ! la langue anglaise !horreur, scandale et misère !
je me suis pogné en flagrant délit d’anglicisation !
j’ai formulé ma pensée dans ma tête en anglais !
viol, injure et insulte !
pauvreté, atrocité, obscénité !
je me retrouvais le cervo saturé d’anglais,
le bateau de ma langue sombrait dans la mer à boire du langage,
le cœur me serrait,
mais cibolac de crisse !
je me démènerais com un diable dans l’eau bénite pour vous en repêcher des débris !
alors que lorsqu’on étions bonhoms, mon frère et moi, et pour vous montrer que plus ça change, plus c’est pareil, on faisions semblant dans nos aventures tumultueuses de causer en anglais, la langue d’ Elvis et des agents secrets, on avions beau être preux et valeureux com Tintin, forts et courageux com Bob Morane, fins et rusés com Nick Jordan, hardis et gouailleurs com Lemmy Caution, on l’étions toujours en anglais, qu’on baragouinions résolument en pourfendant les méchants, si on étions pris on disions pas un mot, ni en anglais, ni en français, même sous la torture, du reste on parvenions toujours à s’échapper,
à vivre au Manitoba, donc, la langue anglaise s’insinuait perfidement dans mon crâne, je parlais français avec les flos com de raison, il n’a jamais été question de communiquer en anglais entre nous, jamais dans cent ans, c’eût été une honte, une trahison, un coup vicieux au cœur de ma culture, ils allaient à l’école en français, ils fréquentaient la bibliothèc française, s’intéressaient à un minimum de music et de télévision francofones, n’empêche, l’anglais les assaillait de partout, que voulez-vous, on est rarement maître de sa destinée, j’ai d’ailleurs compris très jeune qu’en mon pays j’ai les deux pieds sur une planète, qu’au sein du peuple canadien je fais partie de la race humaine et que je parle les langues à toulmonde dans ma langue dévergondée,
guerre sauvage des langues, langues vivantes, langues mortelles, langues qui renaissent com des foenix, langues qui changent, qui se transforment, qui s’adaptent et rien ne sert finalement de s’inquiéter de l’érosion du français sous les coups de butoir de l’anglais, ces deux langues au miroir com des œufs, rien ne sert de se lamenter sur le rôle en apparence moins pertinent du français dans les affaires du monde puisqu’en vérité le monde s’en fout et qu’ôcune des langues parlées et écrites aujourd’hui ne le sera pareillement dans cent ans, déjà que les ordinateurs sont à l’œuvre, si l’anglais a viré international pour nous envahir nos parlures, celles-ci à leur tour le contaminent et le colonisent, rien ne sert, dis-je, de s’évertuer à protéger la langue française, mais la protéger contre quoi, seigneur de bon yenne ? contre qui ? quand au contraire il faut la diffuser dans la planétarisation des consciences, pas la globalisation des marchés, ça c’est de la marde, la propager dans le rhizome noosféric des langues d’asteur pour l’avènement d’une communication multiple, complexe et mobile, puis c’est sûr que c’est pas du tout cuit,
or voici qu’au moment où j’écrivais ces lignes follement linguistics Charlebois me chantait qu’il reviendrait se marier avec l’hiver, moi je rêvais, je ne faisais que rêver, je me fichais du réel com de l’an quarante, le plat réel farceur farci, la douteuse réalité trompeuse, je m’en fichais, de notre fiction sociale commercialisée à outrance, ça nous passerait com un comédon sur le front du genre humain, je rêvais que je pondais les livres charnières qui rimeraient avec le passage des millénaires,
la lune s’ébaudirait,
les planètes se rangeraient sagement pour un florilège,
les étoiles scintilleraient com des enluminures moyenâgeuses,
l’ange, de son côté, en a vu, elle ossi, des étoiles, étant donné qu’elle s’est tapé un orgasme du tonnerre de Brest l’ôtre soir, oui madame, un orgasme, affirmat-elle, le regard pétillant, à côté duquel ceux qu’elle s’envoyait avec le jet de la douche pâlissaient drastiquement d’intensité,
« like, so far, it was tremors », expliqua-t-elle, « now i’ve been through an earthquake, no less »,
son travail acharné de plusieurs mois sur sa sexualité, avec l’apport entre ôtres de l’information et des outils disponibles à la boutic où je bossais, avait finalement porté fruit, elle est venue dans un grand jet qu’on pensait d’abord qu’il s’agissait de pisse, mais non, il s’agissait de jus féminin, on a éclaté de rire, on s’était embrassé en se caressant pendant cent sept ans sur mon sofa, puis on était passé dans ma chambre pour se mettre sur mon lit, je la pistonnais du doigt après l’avoir pompée au totem quand brusquement l’orgasme s’est jeté sur elle com un oizo sur sa proie, elle fut ravie, elle rayonnait, c’était beau à voir, son jus giclait sur ma main, d’un geste vif de l’ôtre j’agrippai mon t-shirt au bord du lit pour le lui glisser sous les fesses, elle continuait de venir, j’ai retiré mon doigt pour la renfiler au totem, on a lévité jusqu’au septième ciel, on en est redescendu de fort bonne humeur, on s’est interrogé sur son jus, on l’a reniflé, du moins ce qui n’avait pas été mélangé au mien, ça sentait
le trèfle concentré, on l’a roulé entre nos doigts, c’était lisse et huileux, on l’a goûté du bout de la langue, ça goûtait suret, on a beaucoup rigolé,
mais le monde m’échappe, les frontières de mon identité s’estompent, des fractales malicieuses se baladent dans mes pages, je perds mon écriture, mon écriture se perd, je m’y perds, elle n’est plus réelle, ne l’a jamais été, dépossédée elle disparaît ligne après ligne dans l’illusoire alentour bétonné, puis elle se transforme en rivière souterraine que je remonte pour cueillir sur sa rive des miettes de sens, des brisures de métafores et des éclats d’allégorie,
tout finit, tout recommence, rien n’arrête, l’individu passe, les peuples survivent, puis les peuples passent et c’est l’humanité toute entière qui survit et qui part à la chasse aux aliens dans l’impensable cosmos,
le vent souffle, la lumière fléchit, il neige,
j’écris pour ne pas succomber à la folie catapultante de mes contemporains les mercantiles, moi-même crackpot dans le délire général, jeté vif dans la progression des hamburgers,
poète idéaliste, insurgé et plus qu’abracadabré, de ce fait désaxé, je m’imagine géant et je vais m’assoir au bord du disc galaxic com au bout d’un quai, je me penche dans le vide pour y regarder s’allumer les galaxies nos voisines et je leur lis Proust d’une traite, elles aiment bien, quoique le concept de monuments articulés dans la durée d’un temps retrouvé les fasse rigoler,
poète vieilli, mais au cœur fier et hardi com quand jeune hom j’avais mangé un quart d’once de gros morceaux de champignons dans une sauce brun verdâtre poisseuse, ça goûtait le fond de culottes beurré à la confiture d’orteils, mais j’avais tripé com un dieu en buvant com un trou, j’avais marché dans un kaléidoscope assourdissant de ruines nucléaires encor fumantes et j’avais dansé sur des musics apocalyptics dans des bars éventrés, j’avais perdu connaissance, une copine pas sobre elle non plus m’avait ramassé pour m’emmener chez elle, au matin elle était venue me rejoindre dans la chambre d’ami où j’avais dormi, elle ne portait que ses p’tites culottes, elle s’était étendue de tout son long sur moi, ses petits totons écrasés sur ma poitrine pas velue, on s’était embrassé, toué deux la bouche asséchée par l’alcool, j’avais bandé, elle avait senti le feu monter en elle, puis sans crier gare elle avait décidé que non, elle ne voulait pas faire ça à son chum, absent pour quelques jours, elle s’était excusée en se relevant, moi, raide, mais bon prince, et non sans lui avoir au préalable demandé la permission, qu’elle m’avait accordée, de lui pogner et de lui licher les totons un peu, j’allai me travailler dans les toilettes,
poète débranché, je ne tiens envers et contre tous qu’à un fil de rallonge existentiel, celui de ma phrase, fil anticonformiste pour me soustraire à la raison lunatic de mes semblables les insensés, je m’amuse à vraire le vratoutim, ni vu ni connu d’avance dans l’accablante platitude des mégalogiciels englobinisés par la restructuration des tourments,
les saisons déglinguées reculent à pas comptés dans mon appartement, saisons mortes, pourtant éternellement resplendissantes dans l’obscure mémoire collective d’où, du fond d’un album foto, je scintille com un feu follet,
mes laborieux bouts de phrases s’émiettent dans des coins reculés,
à peine des linéatures de sens, de la limaille de significations, des paraboles par azar,
le temps s’envoyait en l’air avant le prochain vol,
Jean Chicoine, la forêt du langage
Éditions du Blé, 2010, Collection Rouge, pp. 52 - 57
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