la forêt du langage (extrait 5)
Tuesday, July 20, 2010 7:27:00 PM
raisons du monde
flanché
les notes plaintives d’un saxofone serpentaient dans la nuit, accentuant le sentiment que j’avais, au moment où je traçais ces lignes, d’être assommé par une solide dépression nerveuse, sérieuse et penduleuse,
les raisons du monde empoisonnaient mon âme, raisons qui nous soustraient à la conscience de soi, raisons qui n’ont de raisonnable que le nom, raisons minables excitées par l’appât du gain, raisons difficiles à parer, elles suintent malodorantes de nos murs, elles nous vicient l’esprit, nous vident le cœur, nous paralysent le corps,
raisons dommageables à l’assaut desquelles je résistais tant bien que mal en écrivant mes textes pas d’allure, me posant mutin dans les écrans magics pour en dévoiler la fausseté, me plantant à rebours des projections filtrées pour en exposer le mensonge,
continuités, corridors, calvaires,
murmures inaudibles, paroles angoissées,
poèmes frêles qui glissent précairement,
j’aurai écrit toute ma vie, après je pourrai mourir, mais comment mourir quand on n’a pas vécu ? quand on n’a fait que semblant de vivre ? on ne meurt pas, on fait semblant seulement, on devient un fantôme, notre monde grouille d’âmes en peine impuissantes à mourir pour de bon, comment en effet quitter un monde qu’on n’a pas vraiment habité ? comment ne plus être si on n’a pas été ? si on n’a fait que semblant d’être ? on se retrouve piégé dans les limbes de l’irréalisé, on n’était pas réellement vivant, on n’est pas vraiment mort et c’est peut-être ça, la ré, ré, résurrection des morts, quand l’humanité aura atteint un développement spirituel tel qu’elle sera en mesure de redonner leur vie, par conséquent leur mort, aux mille milliards de mille sabords d’âmes en détresse éparpillées dans la noosfère,
j’aurai écrit même flanché par les raisons du monde et com quand mon frère pognait les nerfs après quelqu’un, « m’a t’ flancher, mon sacraman ! » j’aurai écrit jusqu’en bordure de la Voie Lactée, où j’ai figé, sidéré par les gouffres cosmics, et d’où j’ai assisté à la lévitation du genre humain dans l’horizon du Big Bang com un retour du pareil au même,
que pourrais-je bien vous écrire d’ôtre ? alazram tripartiel que voulez-tu les voici ?
bref, j’avais déménagé, me retrouvant avec la garde légale des deux jeunes, garde d’un an, tel que convenu entre l’ex et moi, mais non seulement je ne respecterais pas notre entente et ne lui remettrais pas les flos l’été suivant, com s’il s’agissait de paquets qu’on se garrocherait par la tête au gré de nos désaccords, mais en plus je lui ravirais la grande,
je nous avais déniché un appartement spacieux au deuxième étage d’un immeuble négligé en plein cœur du village, pas cher, au poêle à gaz, avec un balcon profond pas d’aplomb en avant, en fait en arrière vu que le devant du building se trouvait sur l’avenue Stradbrook et que notre appartement donnait sur la ruelle en arrière, notre devant à nous ôtres, il s’agissait d’un building bicéfale joint par le derrière du crâne, nos fenêtres donnaient toutes sur l’est et sur le nord de sorte qu’il n’entrait pas beaucoup de lumière, déjà bloquée par l’immeuble voisin, mais on s’en foutait, on était chenous, il y avait même une imposante toile d’araignée entre les vitres de la grande fenêtre du salon qu’on avait laissée en place pour le plus grand plaisir morbide de toulmonde,
Jean Chicoine, la forêt du langage
Éditions du Blé, 2010, Collection Rouge, pp. 27 - 29
http://www.livres-disques.ca/editions_ble/products/product_detail.cfm?id=6869
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