Monday, 5. October 2009, 13:28:23
soleil, peinture, nuages, lumière
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le soleil chauffait dur et nous fit clignoter des yeux, on se mit en marche, sac au dos, on avait une bonne distance à parcourir, une grosse demi-heure à pas réguliers et en empruntant nos raccourcis,
ça grouillait de monde, même dépassé le centre-ville, des odeurs de friture et de bbq nous chatouillaient les narines, il faisait trop beau pour rester enfermé, quoiqu'une flopée de nuages se ramassait dans le nord-est,
"on va encor avoir d' la pluie," dis-je, "pis c' te fois-citte ça s'ra pas juste une p'tite averse, j' t'en passe un papier, moé, sti,"
ma mère avait l'habitude de dire "j' t'en passe un papier" quand elle voulait souligner une affirmation, accentuer la portée d'une prédiction ou renforcer une menace, elle disait ossi, quand elle avait travaillé toute la journée et qu'elle s'assoyait deux minutes pour souffler, "on va les avoir, les Anglais!"
ti-Pierre raffermit son sac sur ses épaules, on arrivait au parc où enfant il avait joué,
"on s'assit-tu cin' minutes pour une cigarette, èsti?"
"certain, sti,"
on se désaltéra d'abord à la fontaine plantée dans l'asfalte toujours trempe, puis on alla s'assoir au pied d'un arbre dans l'herbe pour se rouler chacun une cigarette, des momans placotaient entre elles en veillant sur leurs flos, des vieux et des vieilles avançaient pas vite sur les sentiers ou restaient assis sur leurs bancs, des groupes de jeunes à cheveux longs et à totons francs passaient en coup de vent ou se prélassaient dans l'herbe, nous ôts, ti-Pierre et moi, on faisions lui l'artiste tourmenté au génie profond, moi le décontracté aux nerfs d'acier qui fumions une cigarette au pied d'un arbre,
"pour le moment moé là j'essaye de voir la lumière dans les couleurs, èsti," disait-il, "c' que j' veux dire c'est que quand je r'garde les couleurs là, les teintes pis les nuances qui nous environnent, là," il désigna l'alentour d'un large geste du bras, la cigarette au bout de la main, "ben, c' que j'essaye de voir, c'est la lumière qui produit les couleurs, èsti,"
"c'est pas nécessairement évident, sti,"
"non, en effet, ça l'est pas, èsti, y faut que j' désapprenne tout c' que j'ai appris sur les couleurs pour voir derrière la lumière qui les compose,"
"ou d'dans, sti,"
"ou d'dans, pis c'est ça que j' veux arriver à mett' su' mes toiles, la lumière, èsti,"
"t'as-tu une idée comment t'y prend', sti?"
"chu pas sûr, ben j'ai com une idée, mais chu pas sûr comment la développer, ben r'gard', disons que j' prendrais une toile rectangulaire, je l' sais pas, moé, deux pieds par trois pour commencer, pis que j' peindrais des rectangles de bleu, j'ai pensé au bleu d'abord, des rectangles qui vont du bleu le plus clair au bleu le plus foncé, ou l'inverse, mais chu pas sûr, pis là j'essayerais d' suiv' la lumière d'un rectangle au suivant, voir comment la lumière produit du bleu de plus en plus foncé, ou d' plus en plus clair si j' vas d' l'ôt bord, si tu vois c' que j' veux dire, èsti,"
"ah, j' le vois, fais-toé-z'en pas pour ça, sti, j' le vois, pis combien d' rectangles dans ta toile rectangulaire?"
"c'est ça qu' chu pas sûr pantoute, disons une toile de deux pieds par trois com j' disais tantôt, pis disons des rectangles de quat' pouces par six, ben ça m' f'rait trente-six rectangles, je l' sais pas, pis j' sais pas non plus si j' devrais les orienter horizontalement ou verticalement, les rectangles, j' me suis faite des croquis dans mon cahier pour voir, chu t'en train d' tester a'c du pastel bleu, pis j' vas tester a'c les deux ôts couleurs primaires ossi, après j' vas m'essayer su' 'ne toile, pis là c'est ça, là," il prit sa cigarette au bout des doigts et dessina dans l'air, "c' t' a'c mon coup d' pinceau, en plaçant du bleu su' ma toile mollo, allegro ou andante," il se prenait ossi pour un musicien, "que j' veux observer la lumière en action, si tu vois c' que j' veux dire, èsti,"
"ah, j' le vois, fais-toé-z'en pas pour ça, sti, j' le vois, pis tes rectangles, là, t' 'es pars d'en haut à gauche com l'écriture ou quoi? pas au azar, j'imagine,"
"ben à mon sens y a deux façons d'aborder la toile, èsti, y a la façon logic, en respectant les lignes horizontales et verticales, pis là t'as l' choix des directions," qu'il dessina dans l'air avec sa cigarette devenue mégot, "de haut en bas ou de bas en haut en partant d' la gauche ou d' la droite, ça fait déjà quat' directions, plus l'alternance des directions au bout d'une ligne ou d'une colonne, disons que j' pars d'en haut à gauche pis que j' m'en vas à droite, rendu au bout d' la ligne je r'prends-tu à gauche ou j'alterne gauche-droite, droite-gauche, même chose pour les colonnes, pis dans tous les sens, èsti,"
plus souvent qu'ôtrement, quand ti-Pierre affirmait qu'il ne savait pas trop comment aborder une recherche, c'est qu'il y avait déjà beaucoup réfléchi,
"tout un programme, sti," j'écrasai mon mégot dans la terre entre deux racines, "pis c'est quoi l'ôt façon d'aborder la toile? parce que ta façon logic, m'a t' dire, moé, est ben belle, mais c'est com une grille de déterminisme probabiliste su' l'azar de ta recherche, si tu vois c' que j' veux dire, sti,"
"ah, j' le vois, èsti, fais-toé-z'en pas pour ça, j' le vois," il avait lui ossi écrasé son mégot dans la terre entre les deux mêmes racines,
"parce qu'une fois ton premier coup d' pinceau donné, t'as deux directions, la verticale, pis l'horizontale, à moins qu' tu partes en diagonale ou dans l' milieu, ou d' n'importe où ailleurs s' 'a toile, auquel cas tu ouvres plus grand l' champ d' ta recherche, ça fait qu' c'est quoi, sti?"
"ben, un peu com tu viens de l' dire, d' partir d'un peu n'importe où s' 'a toile pis d' voir ousque ça m'entraîne, d' laisser la lumière agir en quelque sorte, mais chu pas sûr,"
"mais toujours des rectangles, pis une seule couleur primaire,"
"ouin, èsti,"
"pis tes rectangles, là, tu vas-tu les tracer d'avance s' 'a toile ou tu vas y aller à l'oeil, sti?"
"à l'oeil, èsti, à l'oeil, tu l' sais que j' trace pis j' mesure rien su' mes toiles, j' peins, les études pis les mesures, c'est dans mes cahiers, pas su' mes toiles, èsti,"
quelqu'un approchait, on l'avait vu venir de loin, André, un copain d'enfance à ti-Pierre, il s'installa en indien en face de nous, on s'échangea des politesses, André ne m'aimait pas beaucoup, com si c'était de ma faute que la famille à ti-Pierre avait déménagé à Montréal, après m'avoir salué il ne s'adressa plus qu'à ti-Pierre, qu'il invita à venir demain chez lui écouter de la music, il avait plein de nouveaux albums, mais il faudrait qu'il vienne tuseul par exemple parce que sa mère était sensible aux étrangers, ti-Pierre ne put se retenir,
"tabarnac, André, j' t'écoute parler, là, pis t'as pas évolué, toé, èsti, t'es resté ti-cul, bon, écoute-moé ben, là, parce que j' le r'dirai pas deux fois, chu pas v'nu à Trois-Rivières pour te voir toé nécessairement, chu v'nu à Trois-Rivières a'c ti-Jean pour triper pis cruiser les filles, pis j' te r'mercie ben pour ton invitation, mais j'irai pas chez vous d'main, ça m' tente pas, surtout pas si ti-Jean peut pas v'nir, mais si ça te l' dit tu peux triper a'c nous ôts, on s'en va au Maldoror à soir a'c ti-Bill," un ôtre copain d'enfance à ti-Pierre, "t'as yenqu'à v'nir nous r'joind', èsti,"
André avait viré rouge com une tomate, il toussa, il se leva et resta là à se dandiner d'un pied sur l'ôtre, ti-Pierre se leva à son tour, je me levai ossi, ti-Pierre ramassa son sac, je ramassai le mien, André continuait de se dandiner,
"prends-lé pas trop dur, là, André, mais c'est ça qui est ça, èsti, pis viens nous r'joind' au Maldoror à soir si ça t' tente, d'ici là, bonjour chez vous, èsti,"
"bonjour chez vous, sti," dis-je,
on le planta là, on fit un crochet par la fontaine et on se remit en route, on n'en avait plus que pour une dizaine de minutes au ralenti, derrière nous l'avalanche bleutée des nuages écumeux traversait le fleuve, les cirrus, que le soleil enflammait pas la bande, survolaient le périmètre de la ville,
"t'as été pas mal rof a'c André, toé, sti," remarquai-je, "ton invitation à v'nir nous r'joind' à soir était pas ben ben chaleureuse, sti,"
"ben oui, mais crisse, l' gâs est quasiment rendu à vingt ans pis y s' conduit encor com un ti-cul d' douze ans qu'y a peur de sa mère, èsti,"
"c'est pas com t'as pas peur d' la tienne, sti,"
"vas donc chier, toé, crisse, j'en ai pas peur, de ma mère, èsti, c'est vrai qu'est collante un peu, mais c'est pas la même chose,"
"ben oui, je l' sais ben, j' te taquine, là, sti,"
(c) 2009 Jean Chicoine
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