Tuesday, 21. October 2008, 07:54:38

L’enfant rit :
« -Ma sagesse et mon amour c’est le jeu ! »
Le jeune chante :
« -Mon jeu et ma sagesse c’est l’amour ! »
Le vieux se tait :
« -Mon amour et mon jeu c’est la sagesse ! »
Lucian BLAGA
(1895 - 1961)
Né dans le village de Lancram en Transylvanie (province située au nord-ouest de la Roumanie), Lucian BLAGA est le plus important poète et philosophe de cette province. Il a obtenu son doctorat en philosophie à Vienne en 1920, avec sa thèse « Kultur und Kenntnis ». En 1956, il est proposé par l’Académie Royale de Suède, pour le prix Nobel, mais au dernier moment, le poète espagnol Juan Ramon Jimenez a été choisi. Il a été professeur à l’Université de Cluj. Il est décédé le 6 mai 1961 à Cluj.
Grand Poète Roumain:
Lucian Blaga (1895 - 1961)
Autoportrait
Lucian Blaga est muet comme un cygne.
Dans sa patrie
la neige de l'être tient lieu de mots.
Son âme est en quête,
quête muette et séculaire,
depuis toujours,
jusqu'à l'ultime frontière.
(trad. Jean Poncet)........suite
Présentation par Hélène Soris
Lucian Blaga est né le 8 mai 1895 à Lancràm en Transylvanie.
Il décrit sa maison natale :
« La maison paternelle de Lancram village situé entre la petite ville de Sebes Alba
et la cité de Balgrad ( Alba Iulia) , était un vieux bâtiment, assez massif,
ressemblant aux autres maisons environnantes . »
et aussi :
« Mon village, qui porte ton nom
Les sons des larmes
Aux maternels appels profonds
Je t’ai choisi cette nuit là
Comme seuil du ponde
Et sentier des passions
Gloire à celui qui m’a dirigé
Du gouffre du temps
Et vers toi m’a appelé
Qui’l soit à jamais loué,
Village de larmes souffrant . »
Son père était un prêtre instruit, sympathisant de la culture allemande .
Sa mère avait des racines macédo-roumaines. Cette famille avait un notable degré de civilisation
et de culture et un goût prononcé pour l’art.
Pourtant le don de la parole était venu à Lucian Blaga plus tard qu’aux autres enfants.
Il avait du s’éloigner de Lancram pour ses études et il vivait avec la nostalgie de son village,
du calme des montagnes.
Il a des curiosités littéraires et philosophiques précoces.
Ce sont les œuvres de Bergson qui le conduiront vers ses premiers essais philosophiques.
Afin d’avoir la certitude de sortir sain et sauf de la première guerre mondiale
il s’inscrit à la faculté théologique de Sibiù , bien que n’ayant pas de vocation cléricale .
Il continue ensuite ses études à Vienne où il se familiarise avec les directions philosophique du temps.
Il y découvre aussi la littérature expressionniste.
C’est en 1919 qu’il écrit " Poemele lumini "( les poèmes de la lumière )
et un recueil d’aphorismes "Pietre pentru templul meu" ( Pierres pour mon peuple)
En voici quelques extraits :
Philosopher , c'est essayer de répondre avec la maturité aux questions que se posent les enfants.
Les plumes d'autrui :
Tu peux te parer des plumes d'autrui mais ne pourras voler; les oiseaux savent cela . Pas les hommes
Inscription sur une fontaine :
Ce qui est profond n'a pas d'éclat.
L'homme et ses penchants :
Comme l'homme devient vite esclave de ses créations :
Il était à prévoir que celui qui était jadis le serviteur des dieux devienne un jour le serviteur des machines.
Avertissement :
les étapes brûlées dans le passé deviennent autant d'obstacles dans le futur.
Le rêve est l'âme de l'âme.
Les tombeaux sont des sortes d'instruments de musique qui multiplient indéfiniment le silence au monde.
La langue est le premier grand poème d'un peuple.
Il sera d’abord journaliste, puis optera pour une carrière diplomatique fertile à Varsovie, Prague, Berne, Vienne, et deviendra ministre plénipotentiaire à Lisbonne .
En 1939 il obtient à Clij une chaire de philosophie de la culture qu’il illustre jusqu’en 1948 .
Lucian Blaga a eu une activité prodigieuse comme poète, dramaturge, philosophe, essayiste; sa personnalité s’est affirmée pendant toute l’entre deux guerres dans la culture roumaine.
Il est mort en 1961 à Cluj, laissant une œuvre de traducteur de la poésie universelle et surtout de la culture allemande.
( d’après Romul Monteanu )
Il apparaît que Blaga traduit précisément l’image roumaine ce qui explique qu’il ait été traduit depuis les années 1970 dans un grand nombre de langues .
La nombreuse dislocation de phrases, l’isolation de l’épîthète, la non détermination, voilà quelques unes des structures de sa poésie. La transposition en est plutôt difficile en français.
Puisque nous avons eu sous les yeux trois traductions différentes du poème « LA TERRE », nous avons eu l’envie de vous les présenter. Vous y ressentirez comme nous les différences
Pour ma part celle que j’ai préférée est de Paul Miclau qui souligne que Blaga prend parfois des libertés même dans les structures les plus fixes.
Vous aurez peut être d’autres préférences , dictées par votre tempérament ou par l’image que vous gardez de la Roumanie si vous avez eu la chancede la connaître au travers d’un voyage.
LA TERRE
Nous nous sommes couchés sur l'herbe : toi et moi.
L'air fondait comme cire au feu du soleilet roulait son flot tel un fleuve à travers la campagne.
Un silence pesant s'était emparé de la terre.
Une question m'est tombée alors au tréfonds de l'âme.
La terre n'avait-elle donc rienà me dire ? Cette terre impitoyable d'horizon sans fin, assasine de mutisme,rien ?
Afin de mieux l'entendre j'ai collémon oreille à la surface du pré - incertain et soumis -et sous le pré j'ai entendules battements de ton coeur.
La terre répondait.
tr. de Jean Poncet
On s’étendit sur le dos dans l’herbe, toi et moi.
Nues fondues, comme la cire embrasée par le ciel, s’écoulaient le long des chaumes, dans une vraie rivière.
Un silence pénible s’était emparé de la terre
et, sur ce, une question jaillit, tomba au fond de l’âme.
N’avait-elle donc rien de quoi me faire part, à moi ? Elle, toute cette terreimpitoyablement large et d’un criminel mutisme, rien donc ?
Afin de mieux écouter, j’ai collé mon oreille à la glèbe, obéissant et sournois – et, sous la glèbe, il me fut donné d’entendreles battements de ton cœur tumultueux.
La terre me répondait.
tr. de Constantin Frosin
On s'est allongés dans l'herbe : toi et moi.
L'air fondu telle la cire sous les flammes du soleilcoulait dans les champs comme une rivière .
Un silence sourd dominait la terre et une question tomba jusqu'au fond de mon âme .
La terre, n'avait-elle rien à me dire ? Cette terre trop immense dans son silence meurtrier ,rien ?
Afin de mieux l'entendre j'ai posémon oreille sur l'herbe -- incertain et soumis --et sous la glèbe j'ai entendu les battements sonores
de mon coeur
la terre répondait
tr. de Paul Miclau
Lucian Blaga ou le dernier système philosophique par Joël Figari
Lucian Blaga est un auteur roumain méconnu, qu'un grand chantier de traduction nous invite à lire en France, et à découvrir comme philosophe, alors qu'en Roumanie on connaît plutôt sa littérature. lntroduction à une pensée vigoureuse et difficile.
Qu'il existe encore des philosophes importants et méconnus au XX° siècle, c'est ce que montre l'exemple de Lucian Blaga (1895-1961). Cet écrivain roumain est surtout connu comme poète et dramaturge dans son pays, où il atteint une célébrité certaine. Mais ce qu'on ignore souvent, même en Roumanie, c'est qu'il est aussi un philosophe, au sens éminent du terme, et sans doute l'un des plus grands philosophes du XX° siècle. La philosophie de Lucian Blaga a été passée sous silence, comme toutes les pensées originales de son pays, par la censure politique et morale du régime communiste. Elle a été ignorée également par l'Europe occidentale. C'est contre cet oubli généralisé que combat depuis plusieurs années un petit groupe de personnes (principalement : Mariana et Georges Danesco, Jessie et Raoul Marin, Yves Cauchois) en traduisant l'oeuvre philosophique de Lucian Blaga en français. La première traduction parue précédait d'un an - et ce n'est peut-être pas un hasard - la chute du Mur de Berlin : il s'agissait de L'eon dogmatique, paru en 1988 (éd. L'Âge d'Homme). Quelque temps après eut lieu à Paris (Sorbonne) le premier colloque consacré à la philosophie de L. Blaga, et dont les contributions furent publiées dans le N°1 de la collection "Philosophia Perennis". La Librairie du Savoir continuait à éditer, progressivement, les oeuvres philosophiques en cours de traduction : trois oeuvres formant une Trilogie de la connaissance parurent ainsi en 1992 ; trois autres formant une Trilogie de la culture, en 1995 ; à ces deux tomes il faut ajouter L'espace mioritique, Eloge du village roumain, L'Etre historique, Les différentielles divines, et les ouvrages encore à paraître à la même Librairie (De la pensée magique, Trilogie des valeurs).
C'est donc avant la fin de ce grand "chantier" de traductions, que nous mettons à notre tour en chantier un début de lecture des oeuvres parues. Il est difficile, et au-dessus de nos forces, de présenter une synthèse accomplie de la philosophie de Lucian Blaga, qui impressionne tant par sa qualité que par son érudition et par la profondeur de ses vues. Il est possible de comparer L'éon dogmatique à un nouveau Discours de la méthode, et l'ensemble de l'oeuvre de Blaga au système complet de la philosophie dont rêvait Hegel (sans avoir les moyens, peut-être, de le réaliser aussi lucidement que l'érudit roumain). Blaga est peut-être, en effet, le dernier philosophe de l'histoire à avoir tenté de construire un système, au lieu de céder à la mode de la critique négative et de la déconstruction (qu'elle soit kantienne, nietzschéenne, marxiste, positiviste, logiciste, phénoméno-logique, existentialiste ou structuraliste). Il est peut-être ainsi le dernier philosophe de l'histoire à avoir su assumer le sens de la sophia dans toute son universalité, en convertissant la critique philosophique dans un sens positif et constructeur.
Mais toutes ces affirmations ne sont que des propositions, et si rien ne m'oblige à en fournir la preuve, elles m'appellent cependant à vous expliquer pourquoi je suis impressionné et attiré par la pensée de Blaga. Voici donc comment je me suis mis à lire cet auteur.
C'est en entrant, totalement par hasard, dans la Librairie du Savoir, que je l'ai découvert. Je venais seulement demander des renseignements sur un gros dictionnaire de philosophie qui venait de paraître et qui me semblait représenter une synthèse magistrale de la philosophie. Je fus reçu par un des traducteurs de Lucian Blaga lui-même, Georges Danesco, qui comprit assez rapidement que je confondais alors le savoir et l'encyclopédisme. Je débutais, il est vrai, dans l'étude des humanités classiques. Il me dit alors une phrase qui, pour moi, représente l'esprit même de la philosophie de Blaga : "l'enseignement, ici, est une vaste entreprise de décervelage" ; ce fut la chiquenaude initiale qui me poussa à comprendre que l'esprit de notre époque obéit souvent plus à la mode qu'à la réflexion. Quelques discussions m'amenèrent rapidement à découvrir Lucian Blaga, qui exprimait au contraire une réflexion à la fois extrêmement rigoureuse et totalement libérée de l'allégeance au conformisme : en somme, une philosophie qui reprenait la pensée à son origine, pour en saisir la valeur véritable.
Ainsi, Blaga retourne souvent aux textes qui ont formé ce qu'on appelle "l'histoire de la philosophie", mais ce n'est pas pour les répéter servilement ; ce n'est pas non plus pour céder - tout aussi servilement - à la passion de la critique et de la destruction ; c'est plutôt pour en dégager à la fois le bien fondé et les limites, pour en mesurer le sens profond, à une aune parfois inhabituelle ; pour dégager en toute idée la vérité qu'elle contient ou qui la dépasse. Dans l'histoire de la philosophie, Blaga construit une philosophie de la vérité. Comme Aristote, il résume parfois ses prédécesseurs en formules schématiques et inattendues qui peuvent surprendre, mais dont la vérité se révèle par leur lien avec un système philosophique cohérent.
Ainsi le philosophe roumain nous propose-t-il un regard neuf et libre sur la philosophie. Il nous ouvre à nouveau l'horizon du mystère, que nous avons oublié en croyant être savants, maîtres et possesseurs de la nature. Il nous rend ainsi à l'étonnement qui, selon Aristote, est à l'origine de toute philosophie. Mais face au mystère étonnant, il nous enjoint en même temps de conserver la rigueur de pensée que nous avons héritée de la philosophie elle-même.
La philosophie doit donc être reprise, ce qui veut dire à la fois héritée, corrigée, amendée et revivifiée.
L'éon dogmatique tente de fonder une méthode pour la philosophie, à partir d'une tradition philosophique oubliée : le "dogmatisme", que Blaga réinterprète et approfondit.
Il ne s'agit pas du dogmatisme au sens kantien de thèse métaphysique rationnelle, dépassant les limites de l'expérience, admise sans contrôle critique, et de ce fait inacceptable. Il ne s'agit pas non, plus d'admettre des dogmes au sens religieux du terme, c'est-à-dire des vérités immuables formulées par des personnages historiques détenant une autorité morale. Le dogme auquel s'intéresse Blaga dépasse la raison, mais n'est pas pour autant une croyance irrationnelle : " Est dogme (...) toute formule intellectuelle en désaccord avec l'entendement et qui exige de dépasser la logique, et non pas la "formule de foi des théologiens" (L'éon dogmatique, p. 3 1). Le dogme est une formule intellectuelle supra-rationnelle entrant dans la formulation de nombreux énoncés philosophiques et métaphysiques, et constitue donc un instrument de connaissance non négligeable. Le but de Blaga est d'en expliquer la "structure" (ibid.) afin de pouvoir appliquer à la philosophie une "méthodologie dogmatique" (ibid., p. 20) jusqu'ici réservée à la théologie - ce qui a eu pour effet désastreux de fermer à la philosophie de nombreux mystères fondamentaux, en les rejetant dans l’irrationnel ou la croyance.
Or le dogme comprend au contraire une structure intellectuelle, qui apparaît nettement durant la période de l'hellénisme, que Blaga qualifie d'époque (éon) dogmatique. Philon d'Alexandrie (philosophe juif de langue grecque, du 1er s. ap. J.C.) fournit l'un des premiers exemples clairs de dogmes, sous la forme d'un paradoxe : "la substance originaire produit des existences secondaires, sans subir le moindre appauvrissement", relève Blaga (p. 28). Philon devait en effet concilier deux exigences contradictoires : "D'un côté il devait préserver l'immutabilité divine, de l'autre, il ne pouvait éviter l'émanation des existences secondaires à partir de la divinité" (p. 29) ; l'intellect était alors forcé d'admettre comme vraie une formule incompréhensible du point de vue de la logique et de l'intuition.
Blaga remarque (p. 34) que, dans les discussions autour de la pensée chrétienne, ce sont toujours les idées les plus dogmatiques qui se sont imposées, de par leur propre structure interne, face aux tentatives de rationalisation et d'explications mythologiques (souvent considérées comme hérétiques). Il en est ainsi, par exemple, du dogme de la Trinité, qui réunit, de façon absurde (logiquement et concrètement), trois personnes en une (Père / Fils Saint Esprit).
En effet, "derrière les dogmes, il y a non seulement un besoin de synthèse (besoin qui peut avoir aussi un caractère rationnel), mais encore un besoin de mystère et une tendance à se défendre contre toute rationalisation" (p. 41). Le dogme implique donc la reconnaissance de deux aspects différents de la connaissance : la synthèse rationnelle d'un côté, et la nécessité du mystère de l'autre. Blaga aurait pu rattacher cette limitation de la raison à des auteurs plus anciens que Philon ; par exemple, Démocrite disait .- "ne prétends pas connaître toutes choses, tu deviendrais ignorant de toutes choses" (fragment B 169) ; mais le choix de philosophes situés dans les controverses de la religion chrétienne, montre que le dogmatisme, en reconnaissant l'existence du mystère, n'est pas pour autant un scepticisme, puisqu'il peut se rattacher à une foi.
Le dogmatisme est donc une formulation intellectuelle " à même de fixer et d'articuler le mystère métaphysique en tant que tel, sans le rationaliser" (p. 41), et sans pour autant cultiver son obscurité incompréhensible, ni renoncer à la connaissance. Au contraire, le refus de " rationaliser" le mystère s'accompagne en contrepartie d'une exigence d'explication du mystère : " bien qu'il suppose une renonciation à l'intellect, il ne faut jamais oublier que le dogme est toujours formulé au plan de l'intelligible " (p. 27).
Comment donc rendre le mystère intelligible, sans pour autant le rationaliser ? Il faut chercher une réponse au-delà de L'éon dogmatique, qui justifie davantage la structure des formules dogmatiques, que le sens d'une connaissance du mystère. Dans La connaissance luciférienne (deuxième partie de la Trilogie de la connaissance), trois modes d'intelligibilité du mystère sont proposés : " 1) l'atténuation (un mystère ouvert peut être qualitativement atténué) ; 2) la permanentisation (un mystère ouvert peut être rendu permanent dans sa qualité de mystère) ; 3) l'intensification (un mystère ouvert peut être qualitativement intensifié) " (p. 194). Ces modes d'intelligibilité définissent en même temps des degrés de connaissance par rapport au mystère, soit respectivement : 1) plus-connaître ; 2) zéro-connaître - 3) moins-connaître. Cette terminologie permet de mettre en place une symbolisation mathématique pouvant devenir l'organon logique de la méthode dogmatique. Le champ d'application de cette méthode est immense, puisqu'il concerne tous les mystères ouverts, autrement dit (cf p. 197) tous les problèmes posés à la pensée et qui n'ont pas pu recevoir d'explication rationnelle ou mythique.
Rendre le mystère intelligible, c'est en effet conserver sa structure de mystère tout en variant qualitativement le degré de son intensité. C'est donc refuser les explications qui conduisent à supprimer le mystère en le réduisant à autre chose que lui-même. Blaga rejette en effet comme de "fausses explications" celles qui reviennent à déterminer le sens des phénomènes empiriques en fonction de concepts, censés supprimer le mystère et éclairer totalement l'objet ; ainsi, l'idée de causalité (finale ou efficiente), malgré sa clarté logique, exprime une équation magique entre deux êtres qui est loin d'être claire ; de même, rapporter le particulier au général est peut-être une manière de le classer logiquement, mais non pas de le connaître tel qu'il est en lui-même (cf p. 187 et pp. 321 et suiv.).
La véritable explication du mystère, au-delà de ces solutions logiques illusoires, consiste à maintenir toutes les tensions et contradictions logiques qu'il peut contenir, et qui lui sont structurellement nécessaires. La crise de la logique n'est pas pour Blaga un défaut de la pensée, elle est au contraire le signe d'une crise de l'objet : celui-ci a ses caprices, qui le font échapper à l'emprise de notre logique rationnelle. L'objet de la connaissance se trouve scindé " en deux parties, l'une qui se montre et l'autre qui se cache " (p. 187), et il est important pour la connaissance de ne pas supprimer ce double aspect, phanique et cryptique, de l'objet ; sans quoi elle le manque, en manquant son caractère mystérieux et problématique.
L'explication rationnelle des phénomènes ne constituant la plupart du temps qu'une solution logique visant à supprimer les aspects contradictoires, tendus et problématiques de l'objet, est de ce fait une solution de facilité ; Blaga l'appelle une "connaissance paradisiaque" ; c'est celle qui opère dans les seuls cadres de l'entendement, et qui ne saisit les objets que sous un angle non-problématique, proche d'une simple "description". A ce rationalisme incomplet, il ajoute un mode de connaissance antilogique, qu'il appelle par opposition "connaissance luciférienne" - et qui ne doit être conçue comme diabolique qu'au regard de la belle tranquillité de la logique.
La distinction du phanique et du cryptique dans l'objet de connaissance crée en effet ce que Blaga appelle la " tension intérieure du problème ", et qu'il est impossible de supprimer par des explications logiques. Alors que la " connaissance paradisiaque " était renfermée sur sa propre logique, la " connaissance luciférienne " exige un dépassement de la logique ; du premier mode de connaissance au second, on passe ainsi d'un " intellect enstatique " à un " intellect ekstatique ", ce qui implique un saut de la pensée vers le côté cryptique de l'objet. Ainsi, la solution de la tension intérieure du mystère est à rechercher, audelà de la logique et de l'intuition empirique, dans un acte de compréhension tout à fait spécial, qui demande de " scruter le caché depuis le seuil du manifeste " (p. 188). La solution du paradoxe dogmatique est " postulée dans le transcendant " (L'éon dogmatique, p. 67).
Cependant, le transcendant dont parle Blaga n'est pas l'équivalent exact de la " chose en soi. " ou " noumène " qui, selon Kant, est pensable sans être au fond connaissable, et qui est simplement approchée par l'intermédiaire des phénomènes et des idées de la raison. Car Blaga refuse précisément de s'en tenir aux phénomènes et aux idées ; il ne refuse pas les conclusions de l'expérience et de la raison, mais il les relativise, et demande un dépassement, ce qui implique aussi une crise de l'inconnaissabilité absolue de la chose en soi. Le mystère n'est pas une obscurité immobile, mais l'objet de notre connaissance en progrès.
Désir
poésie par Lucian Blaga
Avide je bois ton parfum et je prends ton visage
entre mes mains comme on embrasse
dans l'âme une merveille.
On est si proche que nos regards nous brûlent.
Et pourtant tu murmures: "Ô, mon absent, je te désire tant!"
Tes mots sont chargés de mystère et de nostalgie,
comme si j'etais exilé sur une autre planète.
Femme,
quelle mer portes-tu au coeur et qui es-tu?
Chante encore une fois ton désir,
et en t'écoutant
les instants me sembleront de gros bourgeons,
où fleurissent réelement - des éternités.
--------------------------------------------------------------------------------
Le poéte
poésie par Lucian Blaga… silence… à la roumaine
En réponse à, ou plutôt en prolongement de “silence romain” publié précédemment, on m'invite à aborder la chose… “à la roumaine” avec ce poème de Lucian Blaga. Ce que je fais avec grand plaisir.
Le secret de l'initié
Dernier jour. Homme, c’est vrai :
De tout ce qui a été,
Rien n’a changé.
En haut, tourne le même ciel,
En bas, s’étend la même terre.
Mais un chant a surgi, au large,
Profond et mystérieux, au large.
On dirait que, dans les profondeurs, les cercueils
Ont cédé et que s’en sont envolés
Vers le ciel d’innombrables alouettes.
Homme, le jour du jugement
Est pareil à tout autre jour.
Fais plier tes genoux,
Tords-toi les mains,
Ouvre les yeux, étonne-toi.
Homme, je t’en dirais bien davantage,
Mais c’est en vain…
D’ailleurs, des étoiles se lèvent
Et me font signe de me taire.
Et me font signe de me taire.
Lucian Blaga
Au fil du grand parcours
traduction de Philippe Loubière
éd. Paralela
Bucarest, 2003
Où tu es aujourd'hui je ne sais pas.
Des aigles au-dessus de nous traversaient Dieu.
Je glisse dans le souvenir, tout est si loin.
Sur les vieux sommets où le soleil sort de terre
Tes regards étaient bleus et tout altiers.
Légendaires une rumeur montait des sapins.
Œil tout-compréhensif était l'étang sacré.
En moi aujourd'hui encore on parle de toi,
Et des eaux mortes me coulent des cils.
Je devrais couper l'herbe,
Je devrais couper l'herbe que tu as foulée
Avec la faux du reniement sur mon épaule
Je suis saisi par la dernière des tristesses.
Unde esti astazinu stiu.
Vulturi treceau prin Dumnezeu deasupra noastra.
Alunec în amintire, e-asa de mult de-atunci.
Pe cumline vechi unde soarele iese din pamânt
privirile tale erau albastre si-nalte de tot.
Zvon legendar se ridica din brazi.
Ochi atotîntelegator era iezerul sfânt.
În mine se mai vorbeste si astazi despre tine.
Din gene, ape moarte mi se preling.
Ar trebui sa tai iarba,
ar trebui sa tai iarba pe unde-ai trecut.
Cu coasa tagaduirei pe umar
în cea din urma tristete ma-ncing.
Lucian Blaga
În marea trecere / Au fil du grand parcours
traduit du roumain par Philippe Roubière
Gemini / Paralela, Bucarest, 2003, pp. 50-51
--------------------------------------------------------------------------------
À Paris on parle de Lucian Blaga
Au Centre culturel roumain de Paris a eu lieu dernièrement la Ve édition du Colloque international consacré au poète roumain Lucian Blaga.
Cosmin Tapu
(Bucarest Matin)
En parallèle avec le festival organisé à Cluj par la Société culturelle ''Lucian Blaga", qui en est à sa Xe édition, le colloque qui s'est tenu à Paris a réuni, sous la coordination du poète Horia Badescu, quelques dizaines d'écrivains français, belges, roumains, italiens, espagnols et vietnamiens. Le thème de la rencontre était "Temps et Être chez Lucian Blaga et dans la poésie française". Parmi les personnalités qui ont présenté des communications, se trouvaient Michel Camus, Basarab Niculescu, André Doms, Huguette de Broqueville, Francis Coffinet, Jean-Luc Wanthier et Pierre Hidalgo.
A cette occasion, les organisateurs ont remis les divers Prix Blaga: le Prix de poésie a été remis au Belge Arthur Houlot, président de la Maison internationale de Poésie de Bruxelles, célèbre figure de la Résistance belge antifasciste, alors que le Prix de traduction de la création lyrique a été au Vietnamien Diem Chan. Après la remise des prix, un récital des poésies de Lucian Blaga a eu lieu à l'ambassade de Roumanie en France, récital donné par Monique Dorsel, directrice du Théâtre "Poème" de Bruxelles, suivi par un concert de la pianiste Dana Ciocârlie.
Lors de ce colloque fut également lancé le dernier "Cahier Blaga", paru aux éditions "Librairie bleue", comportant les communications présentées lors de l'édition précédente du colloque à Paris.
--------------------------------------------------------------------------------
Je ne fais que traduire
même si j'écris des vers originaux.
C'est tout à fait normal.
Autrements le vers pourrait-il des couleurs
recréer la fleur?
Je traduis sans cesse:
Je traduis en français
une chanson que mon âme
fredonne doucement
dans sa langue à elle.
Printemps
poésie par Lucian Blaga
Ô, Connaître et Aimer!
Répétons-le bien souvent:
aimer signifie printemps
Et Connaître c'est l'hiver.
Car aimer cela arrive
de très loin du fond de moi
car aimer cela arrive
de très loin du fond de toi:
Ô, Connaître et Aimer!
Quelle est la route qui t'attire?
Connaître qu'est-ce que ça veut dire?
Ai,er pourquoi ça te fait peur
Dans l'herbe haute aux mille fleurs?
Dans l'herbe haute aux mille fleurs
cette flame tremblante sans péché
nous renverse dans l'infini
abeilles frémissant de vie.
Répétons-le bien souvent:
aimer c'est le seul printemps!
La lumière
poésie par Lucian Blaga
La lumière que je sens
inonder mon cœur quand je te vois,
ne serait-elle une goutte de la lumière
procréée au tout premier jour
par cette autre lumière si profondément assoiffée de vie ?
Le néant gisait à l’agonie,
errant au gré des ténèbres, lorsque, tout à coup,
l’Inconnaissable fit signe :
« Que la lumière soit ! »
Un océan
et un grand tourbillon de lumière
prirent corps au même moment :
il sévissait une soif de péchés, de désirs, d’élans et de passions,
toute une soif de vie et de soleil.
Mais qu’est devenue cette aveuglante
lumière de l’époque – qui peut savoir ?
La lumière que je sens inonder
mon cœur quand je te vois – ô, sublime,
n’est peut-être que la dernière goutte
de la lumière procréée au tout premier jour.