Opera Software, depuis dix-sept ans, aura essayé toutes sortes de moyens pour "vendre" ses navigateurs. Ils auront réussi à en implanter dans (presque) tous les appareils dotés au moins d'un écran et d'une connexion Internet pour nous offrir, le plus de choix possibles pour accéder au Web, voire à l'Internet. Ils auront tenté de nous offrir pas mal d'innovations autour de leurs différents navigateurs, comme Unite, les Widgets, le support Bit-Torrent, le Speed-Dial, le proxy Turbo/Mini, le Tab Stacking et de très bons services comme
Opera Mail,
un portail,
My Opera,
Link...
Aujourd'hui, enfin hier,
Opera Software annonce avoir convaincu quelques 300 millions d'utilisateurs mais il semblerait aussi qu'Opera ait compris, depuis tout ce temps, le message concret du Web, enfin de ceux qui le font : Quelques millions d'utilisateurs, c'est trop peu, si ça ne représente que 2% ou 3% des internautes qui font tourner les compteurs de visites.
Tous ces efforts, cette vision particulière, cette expérience exclusive, toutes ces technologies ne suffisaient donc toujours pas à ouvrir toutes les portes du Web aux utilisateurs d'Opera. Le moteur de rendu Presto, dès l'origine (il avait un autre nom sur les premières versions) au cœur des navigateurs Opera, semble être
le moteur de trop ; non pas qu'il soit mauvais, poussif ou
irrespectueux des standards du Web, mais principalement du fait qu'il n'était pas assez massivement utilisé pour motiver les développeurs à s'en pré-occuper, à tester leurs sites avec les logiciels qu'il propulsait sur de multiples plates-formes, ni à penser aux utilisateurs d'
Opera Mini sur leurs petits téléphones pas chers... Bref, les utilisateurs d'Opera n'étaient, des années après le déclin du monopole de Microsoft, l'essor de Mozilla Firefox et l'engouement soudain pour Google Chrome, toujours pas bienvenus sur certains sites web, les plus respectueux des instituts de sondages.
Ici, nous ne le savions que trop bien, avec de nombreuses requêtes de support technique liées à des incompatibilités de site, parfois résolues par un simple
déguisement de User-Agent. Les équipes de
relation avec les développeurs d'Opera Software faisaient probablement un boulot énorme pour informer,
documenter, gérer des
bugs,
former aux bons usages et tenter d'obtenir
un Web un peu plus ouvert, mais
les businessmen d'Opera Software auront probablement trouvé une nouvelle recette sinon magique, au moins radicale (et probablement stratégique d'un point de vue commercial) pour nous permettre d'accéder au Web sans tous ces problèmes, tout en arrêtant de patcher le Web et ce bon vieux Presto :
Changer de moteur de rendu ! Le moteur Webkit a été choisi pour remplacer Presto dans tous les logiciels de la marque.
Opera Ice n'était donc pas juste l'expérimental petit essai ("à la
Mozilla Junior") pour tenter de s'incruster, tant bien que mal, aussi sur la plate-forme fermée iOS d'Apple (sur laquelle
Opera Mini ne devait pas suffire).
Certains développeurs qui fabriquaient Presto s'occuperont désormais de
faire évoluer et améliorer le moteur Webkit. Ceux qui s'occupaient de promouvoir et de participer activement à l'élaboration des nouveaux standards et à leur potentielle implémentation continueront à le faire pour le projet Webkit, en coopération étroite avec les contributeurs qui s'en occupent déjà (
Google, Apple, Adobe, Nokia, TorchMobile, Intel, Samsung et pas mal d'autres organisations moins connues...). Plusieurs employés, entre autre parmi ceux qui tentaient d'entrer en relation avec les développeurs Web, ont été licenciés, d'autres ont démissionné.
Cette nouvelle a évidemment suscité par mal de réactions, chacun y allant de ses craintes d'une monoculture Webkit (déjà bien avancée aujourd'hui malgré la longue présence de Presto dans la place), de ses espoirs quant à l'ouverture du code source de Presto (pourquoi pas ?), de récurrentes rumeurs de rachat de la société norvégienne (possibles !) ou, pour d'autres, sur l'avenir incertain des actuels produits et services de la marque au gros "O" rouge.
Pour l'instant, il est un peu délicat de spéculer sur les implications à plus ou moins long terme de ce choix majeur. Aucun navigateur Opera basé sur Webkit n'est publiquement disponible à ce jour pour tests et la communication officielle reste laconique, donc personne ne pourra prédire ce que nous autres utilisateurs auront gagné et perdu dans l'inattendue migration. Le navigateur Opera Ice, pour les plates-formes mobiles Android et iOS, devrait être dévoilé à la fin du mois au
Mobile World Congress.
J'ai une amicale pensée pour les
pionniers d'
Opera Software qui
ont conçu Opera avec son moteur Presto, sans imaginer qu'un jour ce beau bout de code serait écarté définitivement et souhaite bien du courage aux développeurs actuels pour nous proposer des logiciels au moins aussi plaisants, fiables, riches et efficaces.